The Raven Who Hunted Dreams (2013 | 2017)
- Jun 9
- 33 min read
Psychological thriller | Dystopian Sci-Fi
Summary
“What if we could convey our dreams and emotions through our thoughts alone? Couldn’t we finally truly understand one another?”
No. 1996, Acheruns: it has already been twelve years since humankind discovered how to synchronise two minds so that, for a fleeting moment, they share the same psyche. Society has never fared worse for it.
It turned out that, as with everything this world has created,not everyone was equal. And, as is the case with this ability, there were consequently the dominant and the dominated.
The result: the dominant psyche could impose any vision upon the dominated. Rummaging through their victim’s memories, fantasies and traumas to heal as well as to destroy.
Healers of the soul emerged alongside torturers of the mind. And in a burst of dark poetry, these explorers of both dreams and nightmares were both called the Dream Reapers.
Raven is one of these 'Dreapers'. A man in his forties with a taciturn temperament and a caustic sense of humour, he operates as a mercenary in the underbelly of Acheruns. Renowned for his astonishing ability to plunge others into terrifying nightmares, rumour also has it that only information concerning a certain Hecate would be enough to secure a contract with him.
Note d'intention
Do Androids Dream of Electric Sheep? is, in my view, one of the finest titles literature has ever produced. A novel by Philip K. Dick that later inspired Ridley Scott’s Blade Runner, it depicts a devastated Earth where Rick Deckard, an android hunter by trade, must once again investigate to track down and eliminate these human imitations that have infiltrated San Francisco. As his adventure unfolds, he begins to question what defines humanity: is it a biological reality, or a way of being and acting?
This is a theme also dear to Yoko Taro in his Drag-on Dragoon saga and particularly in NieR; it’s a subject I’ve grown increasingly fascinated by over the years.
The Raven Who Hunted Dreams tells the story of ‘Raven’, a disillusioned man in his forties determined to hate a society that hates him right back.
A man broken by his own neuroses and by the inflexibility that led him to lose his daughter, Hecate; now, consumed by guilt, he tries to move heaven and earth to find her again. He feeds on the nightmares of others so as not to have to face his own.
Through this novel, I sought to explore the perverse cognitive biases that sometimes drive us to justify our own moral failings – and thus our violence: under the pretext that we have suffered, we can in turn inflict at least as much suffering. Because we have been beaten, we can strike back. Because we have lost, we can take away.
And whilst neither the first draft of this novel in 2013 nor the second in 2017 fully explored this aspect, the emergence of the incel movement, the resurgence of xenophobia and, more generally, of hatred in our societies have (unfortunately) inspired me to rewrite this novel with a plot that emphasises all the more Raven’s own responsibility for the perpetuation of the very cycle he so despises.
Being a father demands more than the violence born (among other things) of testosterone could ever provide.
Excerpts
Act 0 - "A Man named Raven" (2017)
Acte 0 : On ne rêve jamais que dans le noir
Janvier 96 - Banlieue d'Acheruns
De la commissure de ses lèvres s’échappe un filet de sang. Épais, noirâtre, comme déjà sur le point de coaguler. Il suffoque. Ses yeux captent un mouvement, il clôt les paupières dans l’espoir de s’en protéger. Le poing vient s’écraser contre sa mâchoire, qui craque. La douleur suinte de la fêlure qui vient de naître, s’enroule autour de son visage, sa gorge et ses épaules. Le reste de son corps semble déjà avoir disparu. Il n’est plus qu’un tronc coupé aux biceps, une tête qui flotte dans un effroyable néant. Sa bouche demanderait bien la mort ; seulement, sans poumons, il est difficile d’hurler.
Il est coincé. Étriqué dans un corps qui s’amenuise seconde après seconde, il regarde son existence se déliter avec lui. Vient ce stade où son destin ne lui semble plus si cruel. Il s’est mis à envier la mort. Ses paupières se ferment, dans un semblant de paix.
Puis la douleur, une fois de plus. Une botte noire et épaisse, s’abattant sur son nez qui explose en charpie. Une main, s’agrippant à ses cheveux. Des ongles, éraflant ses pommettes. Une pince, intéressée par ses lobes d’oreilles. Autant de centimètres de peau torturée pour mettre ses nerfs à vif et son âme au feu.
Mais au fond, il continue de se sentir partir. Son esprit n’est plus innervé, il se détache et contemple le triste spectacle qu’est devenue son existence. La frontière entre l’âme dans son ultime débat et la matière prête à pourrir jusqu’à poussière. La tristesse a remplacé la souffrance maintenant, il a préféré abandonner. Encore une fois.
Il ouvrit les paupières sur un plafond taché par l’humidité. Cilla plusieurs fois, le temps de faire la mise-au-point. Outre les trois marbrures sur le plafond, la peinture craquelait partout ailleurs, s’étendant en zébrure le long de chacun des murs. Il resta un moment ainsi, à observer ce plafond inconnu. Aucune pensée ne lui venait véritablement à l’esprit. La nuque calée dans l’oreiller, la torpeur refusait simplement de s’en aller.
Les ressorts du sommier grincèrent enfin. Une paire de bottes en cuir gisait au pied du lit, il les enfila et se dirigea vers la fenêtre. De l’autre côté des carreaux, la nuit. Encore, ou déjà ? Il ne regarda pas sa montre, ça n’avait aucune importance. Sans prendre la peine de se débarbouiller, il enfila le manteau suspendu à une patère vert-de-gris. La porte claqua derrière lui.
Le froid régnait, dépeuplant le quartier de ses mégères traditionnelles. A leur place, du verglas, des voitures arrêtées à même la route, et des congères dans les interstices. Contemplant le spectacle d’un œil morne, il frotta les mains dans un vain espoir de les réchauffer. Ses bons vieux gants en daim lui manquaient. Dépité, il fourra ses mains au fond de ses poches, et se lança ensuite à l’assaut des rues enneigées. Plutôt que de se frayer péniblement un chemin à travers les congères, il grimpa sur le capot d’une vieille berline marron et se stabilisa à son sommet. Dès lors, une nouvelle route s’ouvrait à lui : dangereuse, précaire, une sorte de marelle géante. Passant de toit en toit, il accéda à une partie de la ville moins abandonnée.
Et en effet, tout paraissait plus cosy une fois le tournant franchi. Des hommes en bleu armés de pelle avaient déblayé les trottoirs du mieux qu’ils pouvaient. On les voyait réunis autour d’un braséro, un chocolat chaud fumant entre leurs doigts gourds, gracieusement offert par le café-restaurant tout juste libéré de son mur de neige. Il passa à leurs côtés en inclinant poliment la tête, ses propres doigts serrés autour d’une cigarette qui peinait à rester allumée. Le vent s’intensifiait maintenant. Heureusement, il arrivait bientôt à destination. Encore quelques pas… Voilà. Il savoura sa dernière bouffée de cigarette avant d’expirer lentement. La fumée s’en alla défier les flocons qui ne cessaient de tomber. Il écrasa le mégot sous son pied. La glace crissa allègrement, puis il pénétra sous le porche. On entendit le tintement d’un carillon venu l’accueillir.
La chaleur l’enveloppa sitôt la porte refermée. Un feu crépitait joyeusement dans l’âtre. Ignorant les autres clients, il se dirigea vers le comptoir où il s’attabla. Un shooter glissa sur le bois jusqu’à frapper ses phalanges. Il releva la tête et aperçut la barmaid qui lui adressait un petit geste de la main. De la tête, il lui indiqua la porte de service de l’autre côté du bar. Elle sourit et lui fit signe d’attendre. Reportant son attention sur le verre, ses yeux jaugèrent la couleur ambrée du liquide. Son doigt caressa le bord de shooter, faisant des ronds qui ne troublèrent son contenu. Plutôt que de le boire, il préféra rester ainsi, le manteau encore boutonné jusqu’au cou. Puis les gonds de la porte grincèrent, et un trentenaire en veston chamarré fit son apparition. D’une mise à l’élégance presque sirupeuse, le nouvel arrivant ne faisait néanmoins pas dandy efféminé. Sa chemise blanche un peu bouffante quoique dotée d’un col classique, son pantalon à pince et ses chaussures couleur de nuit, ses cheveux d’un châtain presque auburn soigneusement ébouriffés et bien sûr ce veston au rouge indécent suggéraient certes un homme épris de sa propre apparence, mais à côté de cela… Même son grand sourire ne parvenait à masquer la dureté qu’on apercevait au fond de ses yeux aux cernes devenus rides. En tant qu’inconnu, il ne lui aurait pas fait confiance.
Mais ce beau gosse tapageur et quelque peu effrayant n’avait rien d’un inconnu. Il le regrettait parfois mais seulement un peu. Malgré tout, leur relation remontait à de nombreuses années et avec le temps, ils avaient appris à se rendre quelques services. Ouvrant son manteau, il se laissa aller pour la première fois au fond de son siège au dossier en fer forgé. Ses doigts cessèrent de jouer avec le verre, pis encore ils allèrent droit au but. Le capturant, il vida le whisky cul-sec. De l’autre côté du comptoir, le barman faisait de même. L’instant d’après, les deux shooter étaient de nouveau remplis.
— Tiens, je t’ai préparé ce que tu m’as demandé.
Joignant les gestes aux mots, le barman sortit de sous une bouteille de scotch une enveloppe en scratch. Alors qu’il se penchait pour étaler son contenu sur le comptoir, le badge accroché à son veston cliqueta contre le bois.
Dessus, un nom : « Oliver Tsuilo. »
Il survola l’ensemble des papiers sans dire un mot. Mais les mots étaient inutiles. Son expression qui se renfrognait chaque seconde un peu plus était amplement suffisante. Avec un sourire de travers, Oliver risqua la question :
— Ce n’est pas suffisant ?
Avec un soupir, il reposa les feuillets sur la table. Il s’alluma une cigarette et secoua la tête.
— Pas vraiment non. Tout ce qu’on a là ce sont des rumeurs, des on-dit, quand ça ne pue carrément pas la calomnie. On dirait que ça a été pris sur les réseaux sociaux. Il ne t’a rien donné d’autre ?
C’est au tour du barman d’être négatif.
— Et dans nos propres dossiers, n’aurions-nous pas quelques informations supplémentaires sur ce type ?
— Attends je vais voir.
Un épais classeur frappa contre le comptoir. Farfouillant une petite minute à l’intérieur, Oliver en sortit une pochette plastifiée. A l’intérieur, une photo et un mémo.
— Pas grand-chose, à ce que tu vois, grimaça l’homme au veston rouge. Navré.
— Ce n’est pas toi qui es en tort, répondit-il. C’est ce fils de pute, là. Il me propose un contrat assez risqué, et il est infoutu de me filer les informations nécessaires. Ah, je savais que ce type sentait l’oignon… Bon, pas le choix, va falloir que j’aille la voir.
— Elle ?
— Oui. Et ça ne me fait pas plaisir, parce qu’elle va encore nous demander une prime exorbitante, cette harpie.
La discussion retomba. La cigarette s’achevait au fond du cendrier tandis que le shooter restait pratiquement intouché. Oliver rangea les papiers dans une chemise cartonnée, qu’il tendit à son invité.
— C’était quel type de plaisanterie de toute façon ? demanda-t-il pour briser le silence.
L’autre le fixa d’un œil torve. Sa voix se fit glaciale.
— Mieux vaut que tu l’ignores. Tu connais bien la rengaine, Olly. On ne peut pas te soutirer les informations que tu ne possèdes pas.
Sans prêter attention aux excuses du barman, il vida son verre et écrasa sa clope. Le manteau refermé, il se leva.
— Bon, je vais aller à la pêche. Toi pendant ce temps, cherche de ton côté, peut-être dans nos archives ? Ah, et si le client rappelle, dis-lui que je n’ai rien d’une bonne sœur, et qu’il va lui falloir raquer pour rembourser les frais de recherche.
— Bien compris, bonne nuit Corbeau.
Et le dénommé Corbeau sortit.
Act 0 - "A variety of people, who all share the exact same destiny" (2017)
Le lendemain matin, quittant ces quartiers mal famés sans se faire prier, il s'engagea dans la bouche de métro la plus proche. Descendant les marches deux par deux, il se retrouva en un instant sur le quai. Les recoins empestaient l'urine. Le métro jaillit du tunnel, auteur d’un souffle qui dispersa les effluves âcres. Corbeau se sentit néanmoins souillé, comme imprégné par la pisse, et il grimpa au plus vite dans la rame. Les portes se refermèrent sur un hurlement strident. Quelques stations et autant de minutes plus tard, il avait quitté la ligne et avec joie regagné l'air libre.
Il prit le temps de s'allumer une clope. Rejetant la fumée avec douceur, les doigts enroulés autour de sa cigarette, il sentit au fond de sa poche son portable vibrer. Un message sans importance, presque rasoir, mais qui lui fit plaisir. Il se décida à l'appeler. Cela faisait déjà trois jours.
Une voix féminine se fit entendre à l'autre bout du fil. Suave et haute perchée, sans être pour autant nécessairement désagréable à l'oreille.
— Allô mon Corbeau ?
— Salut Nakko. Comment vas-tu ?
Prononcer une telle phrase pouvait s'avérer risqué. Adepte de la franchise à tout prix, et quelque peu idiote sur les bords, Nakko ne se faisait jamais prier. Elle se lança donc dans un énuméré exhaustif de ses trois dernières journées, et force était de constater qu'elles avaient été bien remplies. La jeune femme travaillait en tant que cadre dans l'un des nombreux bureaux du centre-ville. Elle s'occupait de l'import-export d'une grande multinationale, quelque chose du genre. Personnellement, il n'y accordait pas beaucoup d'intérêt. Mais ses anecdotes interminables et même ses plaintes le distrayaient. Elles le replongeaient l'espace d'un instant dans un quotidien plein de normalité, de chaleur et de soucis bénins.
— Et toi, comment tu te portes ? Toujours autant chargé par le boulot ?
— Toujours autant oui. Je rêve de vacances et d'une bonne nuit de sommeil, plaisanta-t-il. Mais bon, heureusement que les potes du boulot sont sympas, ça rend les heures moins longues à passer.
— Il faudra que tu me les présentes un jour, Monsieur le cachottier !
— Tu as déjà rencontré Olly et Keziah, protesta Corbeau. Les autres voudront te faire des avances, c'est pour ça !
Il mentait et elle le savait. Elle riait de connivence et lui souriait, mais seulement de complaisance. Après quelques minutes supplémentaires à papoter, faux candides à se promettre de se revoir bientôt, les mots doux et les yeux froids, ils raccrochèrent. Un petit manège qui durait et perdurait sans jamais paraître devoir cesser. Il fut pris d’une soudaine envie de se relaxer, peut-être était-il temps de rentrer ?
Une heure plus tard, le voilà qui montait les quelques marches de fer qui menaient aux appartements. La plupart étaient condamnés, leurs portés barrées de planches de bois du sol au linteau. Sur la douzaine d’habitations, Corbeau n’avait que deux voisins, un dealer au look rastafari qui passait son temps à siphonner son propre commerce, et une femme célibataire, mère de trois enfants sans cesse fourrés chez leur père bien plus aisé. Une sale histoire qu’il aurait bien voulu ne pas connaître, mais elle persistait à lui tenir la jambe à chaque fois qu’il la croisait. Au fur et à mesure des semaines, la compassion avait fini par se muer en lassitude. C’était triste, mais il se contentait de l’éviter désormais.
Seulement de passage dans son propre appartement, il ne prit pas la peine d'ouvrir les rideaux, laissant cette délicieuse pénombre régner dans la pièce dépouillée. Corbeau accrocha son manteau à la patère, puis se dirigea vers la kitchenette. Alors que l’eau de la cafetière chauffait, un faible clignotement attira son attention. Il se dirigea vers son répondeur. Un message à cette heure-ci ?
« Corbeau ? Bonjour, c’est le docteur Damian de la Clinique Verte. J’appelle pour savoir si tu ne pourrais pas passer dans la journée, on a un petit problème. Certains invités sont, hm, quelque peu agités. Voilà, bipe-moi pour confirmer. »
Ce qu’il fit immédiatement. Un soupir ne put que néanmoins que lui échapper : au temps pour la journée relaxation… Renonçant à accompagner son café, il le but d’une traite et s’en alla prendre une douche. Il ne tarda pas à quitter l’appartement. La clé tourna dans la serrure, et il laissa derrière lui la porte marquée du matricule 11811.
La Clinique Verte, ou simplement la Verte dans le jargon, se trouvait un peu en contrebas, près de l’avenue principale qui reliait la banlieue au coeur d'Acheruns. Sa popularité provenait du fait quil s'agissait du seul centre de soin qui acceptait à peu près n’importe quel client sans discrimination aucune.
Corbeau prit au tournant et fut aussitôt happé par la foule. Des gars partout, qui s’enchevêtraient jusqu’à former un fleuve de faces, de bras et de jambes. Loin des ruelles mal famées, les grandes artères grouillaient de disparité. Des femmes en boubou, d’autres en survêtements, des jeunes hommes en costumes trop grands, des lycéennes préférant le legging à l’uniforme, le grand-père au béret vissé sur le caillot, et sans oublier les individus au combo barbe, lunettes et tatouages. Les tramways défilaient, hoquetant sous le poids de toutes ces personnes qui s’y jetaient à l’aveuglette. Quelques écoliers jouaient à la course avec eux. Juchés sur leurs petits vélos, ils dévalaient la côte à toute allure. Leurs joues gamines rougies par la joie et l’effort, totalement inconscients des injures des automobilistes coincés dans ce bayou humain. Pendant ce temps, les oisifs, pauvres figures mal cernées, postées çà et là au sommet d’un muret, d’un balcon, ou d’une chaise vaguement postée près de la devanture d’un magasin, observaient la scène avec toute l’indifférence de ceux qui ont les crocs émoussés. Corbeau s’engagea rapidement dans une ruelle attenante. Aussi coloré cet univers soit-il, il n’était pas sien. Il ne le maîtrisait pas, ne s’y adaptait pas, et finissait par y étouffer.
Se faufilant par les interstices entre les immeubles, il descendit ce qu'il restait de la grand'rue sans croiser âme qui vive. Corbeau déboucha sur un carrefour assailli comme le reste par les étals en tout genre. Même le giratoire se voyait réquisitionné par les marchands de fruits, de poissons et de légumes. Le tramway, lui, s'en foutait et continuait son petit bonhomme de chemin, s'éloignant jusqu'à ne plus dessiner qu'un point sur l'horizon. La clinique se trouvait juste là, à l'intersection entre la 6ème et la 11ème avenue. Pourquoi on l'appelait la Verte ? Pour la couleur des murs sans aucun doute.
Il toqua à l'une des fenêtres situées à l'arrière de la bicoque. Elle s'ouvrit en un rien de temps, et une main d'enfant fit son apparition entre les barreaux. L’instant d’après, la porte de service s'ouvrait. A l'intérieur, sitôt le porche franchi, l'odeur puissante du formol. On se trouvait dans la réserve, et ce que contenaient les bocaux disposés dans des rangements réfrigérés, mieux valait l'ignorer. Ça puait, physiquement, métaphoriquement aussi. Et c'était amplement suffisant.
Un homme en blouse blanche vint l'accueillir. La cinquantaine tout juste mais le crâne déjà bien dégarni, il tirait sur sa cigarette électronique avec toute la furie du monde.
— Ah, te voilà Corbeau. Merci d'être venu.
— Salut Damian. Alors, qu'est-ce que c'est cette fois-ci ?
De la main, il lui indiqua de le suivre. Tous deux s'engagèrent dans un long couloir blanc, un brancard d'hôpital garé sur le côté. Arrivés devant une porte anonyme, le médecin sortit une carte de sa poche, qu'il fit coulisser dans la serrure. Il s'effaça pour le laisser passer. Refermant la porte derrière lui, il montra le dossier qui gisait sur le bureau.
— Là, t'as tout ce qu'il te faut.
— Hm. Connais pas ces visages. Ils sont nouveaux dans le coin ?
— Ouais, ils se sont pointés y’a à peine un mois. Ils se font appeler le gang des Osselets. Sérieusement, pourquoi pas le gang des Dominos tant qu'à faire ? fit Damian en se frottant les yeux. Enfin bref, ces cons ne respectent aucune des règles du coin, pillant, volant sans réfléchir deux secondes aux ennemis qu'ils se font. Et maintenant, voilà que ce matin ils sont venus toquer à ma porte. Pourquoi ? Pour me dire que dorénavant je ne bosserai plus que pour eux !
Un tic nerveux lui agitait la paupière. De toute évidence, il était au bord de l'explosion. Le docteur ne faisait pas partie de cette catégorie de personnes à la colère inoffensive. Non, plutôt de ceux qui ont un très mauvais état d’esprit. Damian était particulièrement rancunier.
— J'aimerais donc que tu t'en occupes pour moi, Corbeau.
— Je veux bien, mais pourquoi tu n'as pas fait appel à ton équipe de nettoyeurs ? Ce ne sont pas eux qui s'en occupent habituellement ?
— Si, mais aujourd'hui c'est un peu trop gros pour les gars d'ici. Y'a un Passeur parmi eux, et selon les rumeurs, il est plutôt bon.
Il désigna du doigt l'une des photos présentes dans le dossier. Un loubard au visage marqué de cicatrices, une de ses oreilles avait probablement dû être arrachée. Le silence tomba.
— Okay. Qu'est-ce que je dois en faire ?
— Tue-le. Fais peur aux autres, mais lui, le laisse pas filer. Tu sais bien comment ça marche Corbeau, il aura beau être le plus gentil du monde, quand un chien a la rage, il faut l'abattre. On n’a pas besoin d'un Passeur comme ça dans le quartier.
Corbeau ne répondit pas. Il se contenta d'hocher la tête, et sortit de la pièce.
Act 1 - "Lie" (2013)
Noir. Les notes de musique s’élevèrent et résonnèrent, douces comme la pluie, électroniques comme le monde dans lequel ils vivaient. Le rythme était calme et grave, mais allait crescendo. Puis soudain, à rebours avec le reste : une note plus haute que les autres. Les projecteurs s’allumèrent. Une silhouette se dessina en contrejour. Chantant dans un immobilisme total. Pure et grave était sa voix. Presque inhumaine dans sa facture, mais tellement vivante dans son émotion. Les secondes défilèrent.
Il ne se souvint pas des paroles. Seulement de bribes éparses. De phrases désordonnées. Des harmoniques langoureuses, des drôles d'histoire à base de perfection brisée et de bonheur abandonnée.
« Tu ne m'écoutais pas, susurrait une voix si belle, l’amour était mort depuis le début. »
La foule se taisait, happée.
« Je vais t’oublier. »
Un chagrin, une tristesse absolue transpirait dans la musique.
« Ce n’est même pas réel. Rien ne l'est. »
Et tout à coup, Corbeau comprit ce qu'il se passait. La chanteuse ne chantait pas seulement qu'avec sa voix. Non, elle tissait. Cette Passeuse, loin de chercher à tourmenter leurs esprits, ouvrait le sien et partageait ces mots qui l'animaient.
Il se sentit transporté ailleurs. Ce n’était ni la réalité, ni la Synapse. Un autre monde, un qu’il n’avait jamais exploré. Un univers de son et de simplicité. Corbeau ne parvenait pas à distinguer les traits de la chanteuse, mais il lui semblait qu'elle souriait.
« Cela n’a aucune importance. Du moment qu'ils deviennent souvenirs, même les mensonges sont véritables. »
Silence. La musique s’était arrêtée. Une, deux secondes. Avant de s’emballer de nouveau, plus violemment.
« Non, tout cela est faux. »
Lui-même était ému. Il lui avait fallu un temps avant de s’en rendre compte. Peut-être ne s’en serait-il jamais aperçu, s’il n’avait pas ressenti soudain, l’humidité d’une larme sur ses joues. Les mêmes bribes encore. Le même refrain. Encore, encore. Puis, alors que la musique s’éteignait doucement, la chanteuse murmura une dernière phrase. Les yeux rivés sur lui.
Un drôle de truc à propos qu'il n'était pas si fort que cela. Quelle idée !
Le concert dura deux bonnes heures de plus. La chanteuse et son groupe avaient enchaîné sur des musiques plus animées, pour ne pas dire survoltées. L’ambiance quelque peu étrange de la première chanson s’était dissipée, pour laisser place à l’excitation classique des concerts de ce genre.
Mais lui n’avait pas oublié. Il se tenait désormais près de l’entrée des loges, attendant que quelqu’un puisse lui en fournir l’accès. Bien sûr, il aurait pu y pénétrer immédiatement, mais ce soir, il n’était pas d’humeur à quitter les moyens légaux. Même les Passeurs avaient le droit à un moment de repos. Un moment déjà trop court et précaire pour ne pas le raccourcir inutilement.
Bientôt, de nombreux fans s’amassèrent à ses côtés, espérant aussi pouvoir rencontrer la star. Mais le gorille en costard barrait toujours la porte d’entrée. Les bras croisés et l’air patibulaire, l’homme secouait la tête en réponse aux demandes des fans. Il remarqua que son regard errait sur la foule. Insistant, semblant chercher une personne en particulier. Pris d'un immense doute, Corbeau sortit alors de l’ombre et s’avança. Bien sûr, c’était logique. Le regard le captura et s’arrêta sur lui. Il monta les quelques marches et l’armoire à glace s’écarta pour le laisser passer. Des cris de protestations s’élevèrent dans la foule mais rien n’y fit, il serait le seul à rentrer.
Le couloir était tout d’abord exigu et sombre, et s’ouvrait sur des salles apparemment de rangements, avant de tourner et s’ouvrir sur un coin plus spacieux. Quatre portes d’un violet vif marquées d’une étoile jaune tranchaient avec le gris terne des murs. Il se dirigea vers la plus isolée et toqua. La porte s’entrouvrit et le visage d’un jeune homme apparut. Les cheveux bouclés, et l’air innocent, le garçon miaula un timide
— Qu-que puis-je p-pour vous ?
Il prit son air le plus aimable possible et répondit d’un ton posé :
— Je suis venu voir la chanteuse.
Constatant l’air d'autant plus effrayé du jeune homme, il eut la sensation d’un échec personnel.
— Euuuh… elle est en train de se changer, et donc… euh…
— Laisse-le entrer Ben, intervint une voix derrière la porte. Ce n’est pas un gêneur.
Le dénommé Ben s’exécuta et ouvrit pleinement la porte, s’effaçant du passage par la même occasion. Il rentra dans la pièce. Une jeune femme se tenait de dos, la robe à moitié défaite. L’habilleur voulut se remettre à la tâche, mais la femme leva la main.
— Tu peux y aller, Benjamin. Je peux me débrouiller pour finir. Et puis notre invité m’aidera s’il le faut.
Corbeau vit le dénommé Ben hésiter un instant, lui jeter un regard furtif, curieux, offensé ? avant de finalement s’incliner et sortir de la pièce avec d’autres salutations timides.
— Il va se faire des idées, prévint-il en haussant un sourcil amusé. Demain, toute la presse people jasera sur la romance entre toi et un sinistre inconnu.
La chanteuse rit et se retourna vers lui, l’air royale, et surtout très satisfaite d’elle-même.
— Mais n’est-ce pas ce qu’il se passe, mon cher Corbeau ?
— Même pas en rêve ! répliqua-t-il avec un sourire carnassier.
La chanteuse fit une moue boudeuse et se rassit. Elle détourna le visage crânement et commença à se démaquiller. Lui-même se laissa tomber sur un divan situé à son opposé.
— J'aurais dû me douter que c'était toi, râla le Corbeau. Il n'y a vraiment que toi pour te lancer d'un coup de tête dans le showbiz et utiliser tes pouvoirs sans te soucier des conséquences.
— La seule conséquence pour le moment c'est que tu as enfin daigné venir me voir, chantonna le Renard. Où est le mal ?
— Tu sais très bien ce que je veux dire.
N'ayant que pour unique réponse la fanfaronnade de la demoiselle, il soupira et changea de sujet :
— Alors comme ça, tu engages des habilleurs de sexe masculin maintenant ? M’enfin, même si pour le coup, je suis certain que le plus gêné dans l’affaire ce n’est pas vraiment toi : il m’a l’air aussi innocent qu’un agneau sourd, aveugle, et élevé dans une cellule capitonnée. C’en était presque déstabilisant.
Elle pouffa et agita vaguement la main, lui signifiant son incapacité de répondre. La chanteuse était en effet aux prises avec ses faux cils.
— Ah, s’ils savaient que leur idole Angel n’était en fait qu’une Passeuse délurée, excentrique, et potentiellement danger public…
Corbeau secoua la tête dans un mélange de dépit et d'amusement.
— … ils aimeraient sûrement ça.
La femme aux cheveux rouges tourna la tête et le fixa enfin.
— C’est donc comme ça que tu me vois ?
Elle avait essayé de prendre un ton de plaisanterie, mais c’était raté. Sa voix avait dérapé. Une expression aigre-douce aux lèvres, il haussa les épaules :
— Tu sais bien que non. Tu n’as jamais été ainsi, et depuis ce soir encore moins que jamais.
Il détacha ses cheveux et les laissa tomber en cascade tout autour de lui.
— Tu m’as surpris, Angelica. Honnêtement, je ne m’attendais pas à une telle beauté dans cette première chanson. Qu’une Passeuse puisse chanter avec une telle pureté et sincérité alors qu’elle baigne dans les bas-fonds de l’esprit humain en permanence relève du miracle.
Une pensée presque optimiste lui vint.
— C’est peut-être avec des personnes comme toi que notre voie pourra se diriger vers la lumière. Tu es assez jeune pour guider les autres Passeurs vers une alternative.
— Tu n’es pas beaucoup plus âgé que moi, releva-t-elle. Sept ans, c’est cela ?
— Mais de fait, j’appartiens presque à la génération d’avant : celle de pré-Santria.
Il balaya l’air de sa main et poursuivit :
— Mais cela n’a pas d’importance ici. Ça me fait chier de l'avouer, mais : Angelica, je suis content d’avoir pu t’écouter.
Pas un son. La jeune femme souriait tendrement pendant qu’il gardait le silence, tête basse. Puis elle toussota légèrement et demanda d’une voix douce :
— Oiseau de malheur ?
— Oui ?
— Tu viens m’aider à enlever cette putain de robe ?
Avec un soupir, il rattacha ses cheveux et se leva. Se dirigeant vers elle, il ajouta :
—Mais tout cela n’empêche que tu restes une sacrée emmerdeuse. Je peux me débrouiller pour finir qu’elle disait…
Ses doigts démêlèrent habilement les nœuds du corsage. Angelica le remarqua et lança, narquoise :
— Ça te dit un boulot d’habilleur ?
— Cours toujours. J'ai déjà du mal à me saper au quotidien. Déshabiller passe encore mais...
— Oh, déshabiller, vraiment ? Intéressant…
— Tu pourrais éviter de prendre une voix lascive pour un truc aussi banal et initialement neutre, s’il-te-plait ?
Elle rit et la robe tomba à ses pieds. La seule lingerie qu’elle portait était si fine qu’on pouvait la presque la considérer comme absente. La chanteuse le repoussa délicatement, et s’adossa de façon à bien révéler ses formes.
— Alors… est-ce que je ne suis qu’une vulgaire Passeuse ?
Corbeau se passa la main sur la figure. A ce stade, mentir ne serait que trop visible. Il sourit donc et leva les mains en signe d’abandon.
— T’as gagné. Tu es une femme superbe sur tous les points.
Une moue dubitative se peignit sur le visage d’Angelica. En un déhanché provocateur, elle s’approcha de lui et colla son corps au sien. Il sentit clairement les seins de la chanteuse se presser contre son torse. Chauds et doux. Ronds, et sous forme de promesse. Elle lova son regard dans le sien et susurra :
— Une femme superbe sur tous les points ? Peux-tu vraiment assurer que ce soit vraiment dans absolument tous les points… sans avoir vérifié d’un peu plus près ?
Corbeau leva les yeux au ciel et rit doucement. Avant de lui passer tendrement la main dans les cheveux et la laisser se musser contre lui. Il sentit cette fois-ci deux poings s’agripper à ses vêtements. Loin de tout érotisme. Deux poings qui tremblaient.
— Merci Corbeau.
Act 3 - "Chattering under a boring rain" (2013)
— Sale temps pour mourir, commenta Angelica en baillant.
— Ah, parce que y’a un temps pour ça ? demanda-t-il en réprimant un bâillement à son tour.
— Bien sûr que oui ! s’insurgea son acolyte. Tout dépend de la façon dont tu veux quitter ce monde.
Ses mains s’agitèrent au fur et à mesure de son explication.
— Regarde, si tu veux une fin dans la paix, quoi de mieux qu’un beau crépuscule automnale ou une aube printanière ? Alors qu’au contraire, si tu veux de la joie et de la vie bouillonnante, va pour le ciel limpide de l’été ! Et enfin, pour une fin belle et tragique, une pluie battante, une neige immaculée, ou une tempête déchaînée.
— Angie ?
— Oui ?
— Tu sais que t’es vraiment spé’ ?
Elle rit. Il regarda de nouveau le ciel par la fenêtre et sourit : malgré sa petite pique, d’une certaine façon, il comprenait ce qu’elle disait.
— Moi ce ciel me conviendrait. Il est gris, terne, et sans remous. Parfait pour disparaître sans faire d’histoires.
Une main aux ongles acérés se posa sur son épaule. Tournant la tête, il vit la tarée aux cheveux rouges faire risette.
— Va falloir te faire une idée mon pauvre Passeur.
— De ?
— Tu es bien incapable de partir sans faire d’histoires.
Il lui lança un coup qu’elle esquiva sans problème. Angelica se leva pour grapiller une pomme dans la panière à fruits. Se rasseyant, elle désigna du menton le journal qui traînait sur la table :
— Tiens, dis. Pourquoi les Passeurs n'ont-ils jamais pris le pouvoir ? Je veux dire : avec de telles capacités, c'est quand même étonnant que personne n'ait jamais tenté de renverser les cons qui nous dirigent.
— Hm. Comment te dire ? Ah je sais. Tu vois la comparaison habituelle quid de la plume ou de l'épée est la plus forte ?
— Oui.
— Qu'est-ce que tu en penses ?
— Qu'il est difficile d'écrire avec une épée en travers du corps, répondit Angelica en haussant les épaules.
— Eh bien c'est la même chose pour les Passeurs. Va donc manipuler l'esprit de quelqu'un quand le canon d'un tank est braqué sur toi, fut la réponse du Corbeau.
— Oh je vois, fit-elle. Dis comme ça, c'est plutôt légitime. Arf, dommage : au temps pour la conquête du monde !
Et Angelica de mordre dans sa pomme avec toute l'indifférence de ceux qui n'ont rien à perdre.
— Dis, tu trouves pas que j’ai grossi ? demanda Angelica depuis la salle de bains.
Corbeau, occupé à lire le fameux journal, ne prit même pas la peine de relever la tête.
— Hm, j’en sais trop rien.
Il y eut quelques secondes de remue-ménage dans la pièce à côté, puis il aperçut du coin de l’œil la jeune femme qui passait la tête par l’entrebâillement de la porte. Échevelée et grognon, elle ne semblait pas vouloir lâcher le morceau :
— Tu pourrais t’y intéresser, un peu. Je suis sure que j’ai grossi !
— Qu’en dit la balance ?
— Que j’ai grossi.
Corbeau ne put s’empêcher de rire. Il reposa précautionneusement sa tasse de café et s’essuya la bouche. Son regard se porta sur sa partenaire.
— Eh bien, quelqu'un dit la vérité.
Elle n’allait pas apprécier la réponse, il le savait en tout état de cause. Mais la flatter n’aurait pas non plus servi à grand-chose : au fond Angi n’attendait aucun avis sincère, rien qu’une réplique qui lui permettrait de se plaindre un peu plus. Il ne fut donc pas surpris lorsqu’il la vit rentrer en sous-vêtements dans le salon, l’air de dire viens vérifier s’il-te-plaît . Et en effet :
— Pourrais-tu vérifier…
— Non, l’interrompit-il en levant la main. Je ne peux pas.
— Mais !
— Et inutile de te coller contre moi, ça ne marche pas. Commence déjà par cesser de manger des pâtisseries matin midi et soir, et tu verras comme ton problème se règlera. Allez, finie les bêtises, cache-moi ces courbes que je ne saurais voir, on a du pain sur la planche aujourd’hui.
Corbeau ne savait pas s'il mourrait un jour sans faire d'histoires. Cependant, il était sûr d'une chose : si elle n'en était pas elle-même à l'origine, Angelica en ferait quoi qu'il en soit partie.
Act 3 - "A daughter whose flesh is born from dreams" (2013)
Elle était là, de l’autre côté de la vitre. Celle qu’il croyait disparue à jamais depuis trois ans maintenant. Là, juste derrière le verre. Celle avec qui et pour qui il avait traversé l’enfer. Etait-ce vraiment vrai ? Corbeau ne parvenait à le réaliser. Les yeux rivés sur sa main tendue dans le vide.
Le corps hérissé de câbles, et les yeux clos. Six lui sortant du dos, une dizaine d’autres lui lardant les membres. Un massacre. Et pourtant, sa fille lui paraissait toujours aussi belle. Ses cheveux si courts et sa peau d’un blanc trop pur, comme si elle allait disparaître d'un instant à l'autre. Ainsi assise sur ce trône qui la retenait prisonnière, Hécate semblait la reine d’un monde qui n’aurait jamais dû exister.
Doucement, son doigt heurta la vitre. Rien qu’un coup inaudible à cette distance. Et pourtant, comme par magie, elle ouvrit les yeux. Iris bleu cerclé d’émeraude. Un regard trop parfait, clairement inhumain. Son visage de porcelaine ne manifesta aucune expression à sa vue, et ses paupières se refermèrent. Cependant, ses lèvres se mirent à bouger, et formèrent un mot. Ce qu’elle dit, impossible de l’entendre. Il n’en avait pas besoin. D’un coup de pied, il brisa la frontière qui les séparait.
— Papa.
Elle avait l’air si fragile. Exactement comme lors de leur première rencontre. Il se tenait agenouillé pour être à sa hauteur, leurs mains jointes. Mais Hécate restait inerte alors que les câbles continuaient de luire de cette étrange lumière verte. Un temps passa avant qu’il la sentît, cette pression qu’il attendait tant. Ces doigts si froids serrant les siens. Les yeux de la prisonnière réapparurent et parcoururent le laboratoire. Ils s’arrêtèrent sur chaque visage avant de se fixer sur lui. Il lui sourit tendrement, comme il ne l’avait fait depuis des années.
— Je suis revenu te chercher, Hécate.
Elle rejeta doucement la tête en arrière, laissant traîner ses câbles le long du fauteuil d’opération. L’ombre d’une expression passa enfin sur son visage. Sa main se tendit pour effleurer les larmes qui coulaient sur les joues du Corbeau.
— Je t'ai abandonnée, sanglotait-il. Et malgré tout, tu continues de me sourire.
Sa main retomba.
— Merci Corbeau.
La princesse cobaye n’avait pas repris pleinement conscience. La laissant au repos, Corbeau avait commencé à détacher les innombrables câbles qui la reliaient aux machines du laboratoire. C’était une tâche pénible, car à chaque fois qu’il en retirait un, sa fille avait un sursaut tandis que de l’implant suintait un fluide vert mêlé à ce qui semblait être du sang. Alors que tous restaient en arrière, quelque peu hésitant sur la marche à suivre, Abigail prit son courage à deux mains et s’approcha pour l’aider. Sans un mot, il lui montra comment enlever les connectiques sans blesser la prisonnière. Catherine s’avança à son tour, accompagnées de Lisa et Angelica. Kranjcar et Isabella, eux, pillaient les boîtes à pharmacie du labo pour trouver de quoi s’occuper de blessés.
Finalement, avec l’aide des autres, il enleva le dernier câble. Le spectacle résultant n’avait rien de joli : la fille était couverte de la tête aux pieds d’implants. Même cachés par de la fausse peau comme sur son propre torse, on ne pouvait dissimuler cette réalité. L'enfant était marquée à vie.
— C’est ignoble de traiter un être humain de la sorte ! éclata finalement avec indignation une Abigail écœurée, les larmes au coin des yeux. Comment peut-on faire quelque chose d'aussi monstrueux ?
Corbeau éclata de rire. Un rire amer qu’il compléta avec un sourire ironique à souhait.
— Ils te diront que ce n’est pas eux les monstres, mais bien elle.
Le cynisme dégoulinait de sa voix éraillée.
— Après tout, ce n’est pas un être humain. Hécate n'est pour eux jamais qu'un androïde.
Act 5 - "The fable of a sad raven over a dying fox" (2013)
Le noir de la Synapse. S’y immerger s’avère pour lui une torture immonde. Et y rester, un cauchemar de chaque instant. Ses perceptions lui semblent engourdies, distordues même. Où se trouve-t-il ? Pourquoi ? Comment ? Ses propres pensées lui parviennent sous forme d’écho. Seul souvenir de son existence physique : le battement de son cœur. Qui lui fait mal.
Avec du temps, peut-être aurait-il pu prendre ses repères, mais sa sœur ne montra pas la moindre trace d’hésitation. Sans pitié, elle assaille son esprit. Sa puissance, combinée au fait qu’elle le connait parfaitement, fait de lui une simple poupée jetée dans l’œil du typhon.
Des voix d’enfants. Un trio : une fille, deux garçons. Deux bruns, un blond. Rassemblés au sommet d’une colline, un parc. Le garçon brun se tient sur le tourniquet, le blond le fait tourner. Ils rient. Surtout quand le garçon s’envole, emporté par la force centrifuge. Puis tombe. Ils rient. Lui se frotte le genou, le sang coule. Il rit. Parce que la fille, toute brune comme lui, lui tend la main avec un sourire. Le garçon plein de fierté remonte sur le tourniquet. Allez, encore un tour !
Le ciel se voile et le monde change. Le vent se lève, ôtant le contrôle du tourniquet au blondinet. Il entend à nouveau des voix, mais elles ne rient plus. Non, on dirait qu’elles hurlent. De nouveau, il est emporté par la force centrifuge. De nouveau, il s’envole et tombe. Mais cette fois, quand il se relève, personne ne l’accueille. A la place du parc, un cratère immense.
Affolé, le corbeau veut crier, mais sa bouche ne produit qu’un misérable gargouillis. Terrorisé, il veut se relever, mais ses jambes… Où sont-elles ? Un enfant blond git à deux mètres de lui. Et l’autre ? Il relève la tête, scrute l’horizon. Scrute, scrute, puis la voit, là-bas. Ombre chinoise en bordure du cratère. Le soleil couchant masque ses traits, mais comment ne pas reconnaître sa voix ?
— C’est toi qui a fait ça. Toi qui a tué ces gens.
Il n’a pas le temps de réagir que le décor s’est déjà métamorphosé. Un long couloir, une table d’opération, une impasse. Et une jeune fille à la chevelure délavée… Qui est-elle ? Il ne le sait plus vraiment. Un robot ? Ses sens se brouillent encore, et il se retrouve dans le couloir sans fin. Dans cette ville souterraine. Le point commun demeure cette petite main qu’il serre dans la sienne. Tiède de vie.
Les mots comme les concepts lui échappent désormais. A tel point que même la vision de cette… chose aux allures humanoïdes hérissée de tubes aux reflets glauques ne parvient plus à lui arracher de réaction. H. E. C. Quelle est la suite ? Parfois il la voit sourire, parfois elle tombe en morceaux. H. E. C. A. T… ? Puis dans un coup de vent, la dernière lettre lui échappe à jamais.
— Celle-là aussi tu l’as tuée. En l’abandonnant.
Tuée, mais comment ? Il la voit : là, juste devant lui. Ce n’est probablement qu’un souvenir. Un souvenir ? Elle ne criait pas dans ses souvenirs ! Le cratère, le couloir infini, la table d’opération… Tout se répète. Pourquoi tendrait-elle la main s’il l’avait réellement abandonnée ? Elle a grandi, tu ne trouves pas ?
Retour au néant. Il se trouve dans les égouts. Non. Les coulisses alors. A moins que ça ne se passe dans une chambre. Où alors ? C’est sans importance. La rouquine chante dans tous les cas, un sourire radieux aux lèvres. Elle plaisante, rit, le taquine si séduisante dans sa robe moulante. Vrai qu’elle était ravissante ce soir-là. S’avance, s’excite, se révèle, le tissu tombant sur le sol. Fantasque et délurée… mais sagace dans ses délires ! C’est un imprévisible feu follet. L’esprit libre qui a toujours réchauffé son cœur.
Mais il n’aime pas cette expression désespérée sur son visage. Non, ça ne lui va pas du tout.
— Pourquoi pleures-tu Angie ? tente-t-il de lui demander.
Elle était bien plus jolie avec son habituel sourire idiot. Sa vision se trouble, elle disparait un instant. Noir. Blanc. Le pistolet avait un beau reflet métallique. Il ne comprend pas ce que ça vient faire là. Le canon pointé dans sa direction. C’est ridicule, je préfère encore voir Angelica. Un éclair l’aveugla. Mais son souhait fut exaucé. Il le regretta. La chevelure flamboyante de la jeune femme apparut dans son champ de vision.
Et il sortit de la Synapse au moment où son corps heurta le sien.
Le sang sur ses doigts ne lui appartenait pas. Il aurait pourtant préféré. Angelica reposait dans ses bras, la respiration difficile. Il ferma les yeux, sa lucidité pleinement retrouvé. Le contact avec la jeune femme lui avait permis d’échapper à l’emprise de sa sœur. Il garda les yeux fermés, un instant encore. Son pressentiment avait vu juste : le drame était bel et bien arrivé. Inspira longuement. La balle lui était destinée. Inspira une dernière fois. Et elle l’avait sauvé. Puis laissa sa colère exploser. Non pas celle d’un simple humain. Celle du Roi qu'il s'imaginait être enfant.
Aucun chercheur sur le cerveau humain et ses étranges aptitudes ne parvint jamais à expliquer pourquoi certains Passeurs réussissaient parfois à outrepasser les limites de la réalité. Était-ce un dérivé du phénomène qu’on appelait dans le folklore un poltergeist ? Un instant avant sa mort, Oscar Vinelli aurait aimé le savoir. Mais il ne lui en laissa pas le temps.
La main avec lequel le dirigeant de l’I.N.E tenait son arme ne lui appartenait plus. Et c’est contre sa volonté, ou plutôt de par la volonté de quelqu’un de plus fort que lui, qu’il souleva l’arme, et la braqua contre sa propre tempe. Vinelli ne comprit pas pourquoi ni comment, mais sut très bien répondre à la question qui. Son regard apeuré chercha le sien. Glacial. Empli d’une haine intarissable. Il scella sans fin sans le moindre état d’âme.
— Meurs, dit le Corbeau.
Et contre son gré, Vinelli pressa la détente.
Aurait-il agi ainsi si la rage n’avait pas pris le pas sur le reste de ses émotions ? Cette question resta lettre morte. Délicatement, il reposa Angelica sur le sol, et se releva. Son visage était figé en un masque de tristesse, de colère et d’incompréhension. Un panel d’émotions qui ne laissait plus la moindre place à la pitié. Il écarta les bras, et investit encore une fois la Synapse.
Achever les derniers A.M encore en état de se battre lui fut étrangement facile. Face à sa volonté, ils ne représentaient que des forces négligeables. Des gens qui avaient déjà abandonné la lutte. Dans un accès de lucidité, il en épargna quelques-uns, s’assurant néanmoins qu’ils ne ré-arpenteraient plus jamais la Synapse. Toutefois, les membres du conseil d’administration n’eurent pas cette chance. La vue de tous ces types, gros, gras et suants, qui usaient du pognon pour éviter de se salir les mains le débectait tant qu’il ne pouvait leur accorder la moindre commisération.
Corbeau sentit au cours de son carnage l’esprit de sa sœur tenter de s’interposer. Il la balaya sans effort. Même sa sœur, aussi puissante qu’elle fût, ne pouvait arrêter un oiseau déchainé. Il revoyait sans cesse le visage d’Angelica, son expression souffrante et désespérée. Si seulement il n’avait pas été si faible, si seulement il avait su résister à l’assaut de sa soeur… Ainsi, Angelica n’aurait pas eu à se sacrifier !
Il finit son "nettoyage" avec la même émotion que celle d’un agent d’entretien après un long combat contre des traces de boue sur du carrelage. Il sentait le regard presque horrifié de ses amis sur lui, mais il n’en avait cure. Il s’était juste assuré que Dorner et Grigorovitch souffrent convenablement, comme tous les autres. Histoire de leur rendre la monnaie de leur pièce…
Puis il s’avança vers sa sœur, qui se tenait elle aussi au milieu de ce carnage. Arrivé à sa hauteur, ils se dévisagèrent. Yeux vairons dans yeux vairons. Ses mains se levèrent, s’apprêtèrent à enserrer la gorge de la femme. Hésitèrent. Yeux vairons qui ne cillèrent pas. Il se détourna.
— Il y a eu assez de morts pour aujourd’hui. Tu m'as épargné autrefois, alors nous voilà quittes. Disparais de ma vue, de ma vie, et ne reviens jamais, ma sœur.
Il alla les voir un à un. Echanger quelques mots. Souvent affectueux, rarement utiles. Supporta la courte étreinte d’Abigail, la poigne d’Henry et d’Ortega, l’accolade de Kéziah, et les regards compatissants de Catherine et Lisa. Hécate, quant à elle, ne fit rien. L’intelligente androïde savait très bien que rien ne le consolerait.
Puis il se rendit au chevet d’Angelica.
— Tu te souviens, Kuro, de la fois où nous nous sommes rencontrés ?
— Comment pourrais-je l’oublier, idiote ? répondit-il doucement.
— Lorsque tu m’as demandée pourquoi j’étais venu te sauver, et je t’ai répondu qu’il te faudrait exaucer mes désirs pour que je te le dise.
Elle trouva la force de rire.
—Eh bien tu les as exaucés. Alors je vais te répondre…
Son sourire avait quelque chose de ravissant. Son air malicieux l’était d’autant plus.
— Je n’avais aucune raison de venir te sauver. Rien. Nada. J'avais juste envie.
— Pourquoi alors ? demanda-t-il simplement, suspendu à ses lèvres. Pourquoi t’être embarquée dans une telle aventure ?
— Une amie Passeuse m’avait un jour parlé du célèbre Corbeau au manteau noir. D’un homme qui ne jurait que par la liberté et l’efficacité. Je me suis alors mise à la recherche d’informations sur toi, et plus j’en apprenais, plus je voulais en savoir plus.
L’espace d’un instant, il eut l’impression de revoir l’Angelica qu’il avait toujours connue, avec son expression si joyeuse. Mais le filet de sang qui fendait sa commissure pour couler le long de son cou narrait une toute autre histoire.
— À tel point qu'un jour j’ai décidé de devenir ta partenaire.
— De gré ou de force, hein ? demanda-t-il sur un murmure. Eh bien je suppose que je dois te féliciter d’y être parvenue aussi brillamment. Et me féliciter que ma réputation m’ait permis qu’un maître chanteur de ton envergure se soit intéressé à moi.
Sa main serrait celle de la ménestrelle d'un autre temps, qui chaque seconde passant, perdait de sa vigueur. Le teint pâle et le souffle de plus en plus court, elle était à l’agonie. La balle avait perforé un poumon. Avec des soins immédiats, peut-être aurait-elle pu espérer s’en sortir, mais là, tous deux étaient trop sensés pour croire le contraire : c’était la fin pour elle. La mort emportait tout le monde sans discrimination ni horaire.
— Mais dis-moi, quels étaient ces fameux désirs que tu me rabâchais tout le temps ?
Une expression facétieuse survola son visage.
— J’en avais trois.
Levant les doigts en cadence.
— Le premier : pouvoir cheminer à tes côtés. Le deuxième : obtenir un baiser. Et le troisième… hum, je ne te le dirais que si tu réitères le deuxième !
Corbeau ne put s’empêcher de rire. Même à ce moment, elle trouvait encore la force de plaisanter. Néanmoins, c’était un rire amer, un de ceux que l’on faisait lorsque l’espoir n’était plus de mise. C’est avec douceur, douleur et sincérité qu’il s’exécuta, ses lèvres effleurant, puis touchant celles ensanglantées d’Angelica. Cette dernière rompit finalement le baiser, et l’enlaçant, lui murmura son dernier désir.
— C’est arrivé plus tôt que je ne l’aurais voulu, mais c’est toujours mieux que rien. Mon dernier vœu était…
Angelica ferma les yeux et le serra un peu plus fort.
— De pouvoir mourir à tes côtés.
Elle le relâcha, et ils restèrent ainsi, sa tête reposant contre sa poitrine. Silence, son cœur s’était arrêté. Une, deux secondes. Avant de s’emballer de nouveau, plus violemment.
— Non, tout cela est... faux, reprit-elle dans un souffle.
L’émotion le submergeait.
— Ce ne sont là que de belles paroles.
Il lui avait fallu un temps pour s’en rendre compte.
— Au fond, je crois... que je voulais simplement vivre à tes côtés.
Peut-être ne s’en serait-il jamais aperçu, s’il n’avait pas ressenti, soudain, l’humidité des larmes sur ses joues. Le temps lui avait appris à aimer cette folle jeune femme. Un râle vint la secouer. Dans une ultime tentative, elle tendait sa Synapse vers lui. La rejoignant, il entendit une mélodie. Ils se revirent l'espace d'un instant dans la salle de concert. En bonne santé, avec tant de lendemains heureux devant eux.
— Du moment qu'ils deviennent souvenirs, même les mensonges sont véritables, lui chanta-t-elle sans son esprit.
Puis alors que sa vie s’éteignait doucement, Angelica murmura une dernière phrase. Les yeux rivés sur lui, d'un regard clair, puissant, mais surtout empreint d'amour.
— Je sais que tu n’es pas si fort.
Longtemps après qu’elle ait poussé son dernier soupir, le Corbeau continua de la serrer dans ses bras. Et de pleurer, sans interruption. Définitivement, ses larmes ne coulaient que pour les causes perdues.

