Autres romans (2014 - 2016)
- 9 juin
- 23 min de lecture
Deux romans initiatiques, Souvenirs de l'Horizon & Hier de bois flotté, et un drame romantique, Electricity qui n'ont jamais été pleinement conclu(ant)s.
Résumé(s)
Trois romans inachevés écrits entre 2014 et 2016 qui marquent mes découvertes du courant du “réalisme magique” ainsi que de la littérature japonaise contemporaine. C’est une période de bouleversement complet de mon écriture, ayant eu la chance entre autres d'échanger avec Hélène Morita alors intervenante en "Littérature en traduction" à Paris Diderot. S'ensuit donc des tentatives de m'essayer à de nouveaux genres et d'affiner ma stylistique, que j’aimerais plus épurée et plus directe. Mais cet apprentissage de la sincérité passe aussi par de nombreuses maladresses, qui accompagnées par des errances scénaristiques douteuses, ont fini par raturer ces trois projets.
Souvenirs de l’Horizon portait sur l’histoire de Gabi, un étrange mendiant retrouvé dans une rue d’un petit village de montagne. Innocent au point de s’émerveiller d’un tout comme d’un rien, les deux adolescents qui vont à sa rencontre découvrent rapidement la raison d’une telle candeur : à chaque matin, Gabi oublie tout du jour passé. Un amnésique du quotidien, coincé dans vingt-quatre heures de mémoire. Mais loin de s’en affliger, Gabi s’en va parcourir le monde. Les yeux rivés vers l’horizon, avançant au fil d’un voyage dont il ne se souviendra de rien.
Très inspiré des oeuvres de Takuji Ichikava, Hier de bois flotté traite pour sa part de l’histoire d’Aki, un sculpteur qui, frappé à la mort de sa femme, décide de partir dans un long périple marin. Il espère y trouver l’oubli, et qui sait, peut-être une paix intérieure. Seulement, il s’avère qu’Aki a un mal de mer terrible. Débouté au bout de trois jours sur le quai d’un minuscule village au bord d’une toute aussi petite île tropicale mangée par la mangrove, Aki voit ses rêves d’échappatoire engloutis. À seulement soixante kilomètres de son point de départ, le sculpteur va devoir apprendre à affronter son deuil sur cette île inconnue.
Quant à Electricity, c'est une tentative d'écrire une romance non pas en filigrane d'un récit, mais pièce centrale d'un roman. Une sorte de mi-chemin entre un drame adolescent à la Nana et le cynisme lucide de Love & Pop. Regroupant des fragments d'histoire vécues ou entendues çà-et-là durant mes quelques années à écumer les concerts de post-rock à Paris, il raconte la rencontre de Loys et de Mana, deux lycéens réunis par la même passion du graffiti mais que la vie, les erreurs, les pulsions et un monde nocturne bien trop âpres pour deux adolescents vont éloigner.
Se déroulant sur deux temporalités simultanées, Electricity reconstitue l'histoire de leur époque lycéenne tantôt au présent de leur jeunesse, tantôt sous le prisme nostalgique de leur vie d'adulte éprouvé.
Extraits
Souvenirs de l'Horizon - Ch. 16 (2014)
Gabi, arrivé en ville, tisse une idylle avec Elua, une femme particulièrement enjouée.
Pour la première fois, il va éprouver le regret d’oublier chaque jour qui passe. Il se retrouve donc à lutter contre le sommeil, à la recherche d’un dernier message à laisser au Gabi “du lendemain”.
Fenêtre ouverte, Gabi est penché sur le vide. Observant l’extérieur sans y prêter réellement d’attention.
Les néons des lampadaires et les lumières des maisons tachètent le noir de la nuit. Le vrombissement étouffé des voitures lui rappelle que d’autres comme lui ne dorment pas. Il les voit défiler au loin, sur les routes périphériques de la cité. Où vont tous ces gens ? Elles sont nombreuses, ces lignes lumineuses. Fuient-ils quelque chose ? Le sommeil peut-être ?
On dirait des satellites qui tournent autour de la Terre.
Les nuages se lèvent et des étoiles apparaissent, faibles loupiottes sans destin. Il les regarde et se demande : Vivent-elles seulement ? Leur éclat peut être un mensonge. Ces signaux étincelants, leur dernier message. Les morts peuvent laisser des traces encore un temps. Une drôle d’idée, qui le rassérène néanmoins. Car elle le concerne également.
Gabi se détourne du paysage. La chambre est encore plus noire que les horizons du dehors. Il s’approche du lit et y distingue une Ua endormie. Roulée en boule, bras enlacés autour de l’oreiller, ses longues mèches répandues sur la blancheur du matelas. La fille aux cheveux corbeau sourit dans son sommeil.
Il aimerait se blottir à ses côtés. Sentir sa chaleur, partager cette expression de bonheur. Il est certain qu’elle finirait par relâcher l’oreiller. Pour le capturer lui, et poser le front contre son dos. Ses poings se ferment dans son sommeil, ses doigts mordent dans le tissu de sa victime. De quoi peut-elle bien rêver ? En voilà un mystère que l’étranger voudrait bien élucider.
Mais il a peur de le faire. Peur de céder à ce désir. Peur de le regretter. Il va jusqu’au placard, ouvre la première porte. Appose sa paume contre le poster. Elle est plus grande que la constellation du Cygne. Tout autour de ses ongles, une tiare d’étoiles colorées. Une nouvelle fois, il se demande : Sont-elles mortes ? Ou sont-elles en vie ? L’étranger veut savoir. Savoir s’il a une chance lui aussi de continuer à briller, une fois…
« Effacé. »
Il murmure ce mot, le retourne mille et une fois dans le creux de sa bouche. Sa langue en goûte l’amertume, y retrouve la pointe de sel caractéristique des larmes. Pour la première fois de sa vie, Gabi a envie de recracher ces six lettres. Je ne veux pas. Il sait que son cri serait vain. Ses lèvres sont désormais scellées. Son esprit continue pourtant de le marteler, ce : je ne veux pas. Un peu comme un enfant qui taperait du pied. Mais on sait bien que c’est là une lutte qui ne porte jamais ses fruits. Je ne veux pas oublier.
Oui, c’est bien cela. Ce Gabi-là, aux cheveux mauves et au baiser inattendu, fait son deuil. Se prépare à l’idée que demain ne sera pas sien. Qu’aujourd’hui était déjà beaucoup pour lui. Qu’il lui faut partir pour hier. Avec un pincement au cœur, il se rend compte que ce n’est peut-être pas la première fois qu’une telle douleur lui est imposée. Combien de fois a-t-il déjà dû accepter malgré lui que le sommeil l’efface ? Combien de jours de bonheur ont été balayés ? Gabi rit doucement. Sans doute autant qu’il y en aura à l’avenir.
« L’eau bout à 100°C. La lumière est composée des sept couleurs de l’arc-en-ciel. Neuf vient après huit. Et moi je suis là pour vingt-quatre heures. »
Ses lèvres ont laissé filer cette formule magique. Gabi se sent un peu mieux. Quelque chose dans cette idée l’apaise. Après tout, le retour au néant fait partie des lois de la nature. Alors oui, il est temps pour lui de passer le témoin à son successeur. Pour l’encourager à poursuivre cette étrange course de relais.
Il repense aux paroles d’Ua. Auxquelles ? Sans doute à toutes. On peut le voir jeter de temps à autre un coup d’œil sur la jeune femme endormie. Mais pour l’instant, il est assis au bureau qui jouxte la penderie. La petite lampe de chevet jette une aube orangée sur sa feuille de papier. Son stylo trace de longs traits à la courbe parfaite. Non pas des lettres, mais quelque chose qui prend doucement forme.
Parfois il marque la pause. Alors ses yeux s’inspirent des alentours. Il remarque ainsi toute une pile de lettres décachetées. Mû par une curiosité que sa conscience ne pouvait plus stopper, il s’en empare. L’étranger en apprend plus sur la fameuse fille aux cheveux corbeau. Comprend notamment pourquoi elle a eu ce temps d’hésitation. Pourquoi elle a biaisé lorsqu’il lui a demandé son métier. Le monde d’Ua aussi semble parsemé d’embûches. Un monde où la connaissance n’est plus garant d’un quelconque avenir.
Cette réalisation le pousse à reprendre la plume. Les traits continuent de s’accumuler. Il trouve une boîte de crayons de couleurs, et soudain, l’encre noire n’est plus toute seule. Le visage de Gabi révèle une concentration intense. Sa main fluide dessine un souvenir qui autrement, n’aurait pas eu de lendemain. Il a compris que refuser de tenir un journal n’empêche pas de rendre hommage aux choses aimées.
Il a terminé. Alors il se lève, vient délicatement s’allonger sur le lit. Le sommier ne plie presque pas sous son poids. Ses yeux marron regardent un moment à travers la fenêtre toujours ouverte. Naissent les premières couleurs du jour nouveau.
Ses paupières se ferment malgré elles. Le sommeil l’emporte. Mais il a tout de même le temps de se réjouir une dernière fois. Derrière lui, Ua a relâché l’oreiller. La sensation de son front reposant contre la ligne sinueuse de son dos. Sur une dernière pensée, les paroles d’une chanson lui revient :
When the sky turns black, why do I feel so blue ?
Alors que les premières lueurs du soleil caressent le corps de ces deux beaux endormis, on distingue sur le bureau le dessin maladroit de leur baiser.
Souvenirs de l'Horizon - Ch. 53 (2014)
Gabi, miné par l'idée de la guerre qui vient d'être annoncée, tente désespérément de se retenir de dormir afin de garder la mémoire un peu plus longtemps. Aidé par Ua, il cherche furieusement une solution, et ce bien qu'il sache pertinemment au fond de lui qu'il ne peut à lui seul rien faire contre les massacres à venir.
« Ah te revoilà, j’ai cru que tu t’étais perdu ! C’est fou comme cette ville est gigantesque, non ? J’ai beau venir de la Côte des Lumières, je me sens provinciale ici. En tout cas c’est incroyable d’avoir réussi à construire une telle cité sur une terre aussi inhospitalière. Bon, du coup ça manque un peu de nature…
— Salut Ua. »
Elle lui sourit, avant de lui tirer gentiment la langue. La fille aux cheveux corbeau a conscience de toute la fatigue accumulée sur les épaules du frêle garçon. Deux clavicules saillent sous son tee-shirt, Gabi a maigri. Mais elle n’y peut rien pour l’instant, elle ne peut que le soutenir dans ses pas. Dans cette chambre d’hôtel, il n’y a qu’eux deux. Personne d’autre pour lui tendre la main.
Aussi, elle repart dans ses explications interminables. Sur tout et n’importe quoi, de digression en digression, partant du gamin qui courait dans les rues en aboyant pour arriver au prix des kakis au supermarché. Plein de petites anecdotes que Gabi ponctue toujours d’une réponse ou deux.
Troisième nuit qu’ils effectueront ce même manège.
Ils mangent au soixante-cinquième étage. Table ronde rien que pour elle et lui, une chandelle au milieu. Par la baie vitrée, on aperçoit ces millions de lumières qui définissent la cité. Les verres de vin appelant les verres de vin, les joues d’Elua rosissent.
Une sensation de déjà-vu.
Parfois, la tête de Gabi se met à dodeliner, ses yeux papillonnent, il veut s’effondrer. Alors sous la table de ce chic restaurant, la délicate Ua lui assène un coup de pied. Son sourire contrit alors qu’il se redresse lui fend le cœur. Mais qu’y faire ?
« Ne me laisse pas dormir, qu’il a dit. Ne me laisse surtout pas dormir. »
Le repas touche à sa fin. Les sujets de conversation aussi. Ils regardent la nuit par la fenêtre, et parfois un peu leur reflet.
« Je me demande quelles étoiles on aperçoit d’ici. Presque les mêmes, mais pas tout à fait non plus. Certaines seront nouvelles. D’autres auront disparu. C’est drôle quand on y pense : sous différents horizons, il n’y a que les étoiles qui ne changent pas. Je veux dire, pour nous, les étoiles, ce ne sont jamais que des points lumineux. Et il suffit d’en reconnaître un seul pour se rappeler de chez soi.
— Tu veux qu’on aille les voir ? »
Sur le toit de la tour, deux personnes bien emmitouflées regardent le ciel. Il y a trop de lumière, trop de nuages et puis c’est l’hiver, on n’y voit pas grand-chose. Ils ne s’en vont malgré tout pas. Continuent à guetter la moindre trouée. Qui sait, peut-être qu’une étoile nouvelle n’attend qu’à être trouvée ?
« Dis Gabi, pourquoi tu ne veux pas dormir ? Tu te souviens presque de tout maintenant, non ? »
Se laissant tomber sur le ciment glacé, l’étranger pousse un long soupir. Sa main tente d’attraper la fumée qu’il vient d’expulser mais n’y parvient pas.
« Ce n’est pas grave si tu ne v…
— J’ai peur Ua. Peur de demain, peur de perdre tout ce que j’ai vécu jusque-là. Peur de me réveiller sans me souvenir de quoi que ce soit, peur de ne pas me réveiller du tout. Si j’ai enfin trouvé où je dois aller, en échange je ne sais plus qui je suis. Et ça me terrifie. Parce que je ne veux pas que les Gabi de demain aient à accomplir ce que je n’ai pu achever. C’est trop injuste, pourquoi ne pourraient-ils pas profiter ? »
L’angoisse sourd de ces paroles. Un tremblement dans sa voix, un regard qui ne cesse de ciller. Gabi tente une nouvelle fois de capturer son souffle.
« Je n’ai pas envie de me demander si les choses sont bonnes ou justes, je ne veux ni aller plus vite, ni transcender l’espèce humaine. L’innovation pour l’innovation ne m’intéresse pas, l’argent ou les possessions ne valent pas les rencontres que j’ai pu faire. Tuer si ce n’est pour manger, je ne comprends pas. Je sais que je suis étrange, Ua, je l’ai toujours su. Mais jusque-là j’étais seul. Et tant qu’on est seul, on se moque de tout ça. Mais maintenant ? C’est la question que je me pose. Alors que je ne pensais qu’à voyager sans me lier, qu’à profiter sans lendemains, ben j’ai pas arrêté de faire l’inverse. J’ai eu envie de me souvenir, j’ai eu envie de vous revoir, j’ai eu envie de dire : Encore ! Encore ! Je voulais continuer à avancer tout en désirant retourner en arrière. C’est pas une vie ça, que je me disais. Eh bien si… C’est justement ça la vie. »
Ua ne prononce pas un mot, elle hésite même à respirer. Faire le moindre bruit et peut-être que Gabi cesserait de parler. Il y a ces moments où l’on est suspendu à quelque chose qui ne demande qu’à s’écrouler. La lune, quant à elle, transparaît au travers d’un nuage.
« Oui maintenant que j’ai découvert ce que c’est que vivre, je ne peux plus fuir. Si vivre c’est se lier tout en voulant se libérer, je ne peux plus ignorer ce qui m’entoure. La guerre, la guerre, la guerre, ça n’a aucune importance pour celui qui n’a aucune attache. Aucune conséquence, c’est comme dans les jeux, on peut toujours quitter ou recharger la partie. Mais pour ceux qui ont des personnes qui comptent, c’est un mot terrifiant. »
Le voilà qui secoue la tête. Elua le voit sourire tristement.
« Ça fait peut-être de moi un fragile, mais je n’aime pas l’idée que des gens soient tués. »
Soudain, une éclaircie. Les étoiles font moins de lumière que celles électriques de la cité, mais ça n’importe pas vraiment. Du haut de leur tour, les deux amoureux ne voient qu’au-dessus d’eux.
« Alors je vais essayer de mettre des bâtons dans les roues de cette guerre. C’est ma façon de me rendre utile, comme ça que je souhaite vous remercier. Je sais bien que c’est naïf qu’une seule personne puisse stopper un truc aussi énorme qu’une guerre, mais mieux vaut cela que de ne rien tenter. Notre raison nous pousse au cynisme, et le cynisme nous rend passif. Sauf que du coup, à quoi sert cette raison dont nous sommes si fiers ? »
Le silence retombe peu à peu. Ils décident tacitement de rentrer. Arrivés à la porte de la chambre, Ua a la sensation qu’elle va entendre la conclusion de l’histoire.
« M’endormir, ça voudrait dire laisser ça à quelqu’un d’autre. A un Gabi qui n’a rien demandé. Oh, il serait sans aucun doute capable de mener cela à bien, mais pourquoi le lui infliger ? C’est trop facile de fermer les yeux et de se dire demain tout sera arrangé. Après moi le déluge, n’est-ce pas ? Nope. Mes souvenirs et ma vie m’appartiennent, il est temps que je prenne mes responsabilités. »
Sans répondre, elle hoche la tête. Elua a bien compris ce qu’il voulait dire. Derrière tous ces mots et ces idées, derrière sa bravade et ses doutes, se trouve un souhait dont il n’a probablement pas conscience. Maquiller son désir de repousser l’échéance en cette volonté de tout terminer par lui-même, c’était sa façon de hurler : « Je veux vivre, je veux vivre plus qu’une journée ! » Sa façon à lui, rien qu’à lui, de pleurer.
Tous deux au bord du lit. Leurs lèvres s’effleurent, se touchent, se quittent. Puis la passion les prend, et les vêtements tombent au sol. Tout en tendresse, la jeune femme l’a amené à oublier. La tête contre son sein, Ua lui caresse les cheveux.
« Repose-toi, repose-toi maintenant. Que ce soit hier ou aujourd’hui, que tu sois innocent ou que tu ne le sois plus, tu n’as jamais cessé d’être Gabi. Et tu le seras encore demain. »
Hier de bois flotté - Various (2015)
Petit, on disait que je ressemblais à une libellule. Pourquoi, je ne sais pas. Ma sœur disait souvent que c’était à cause de mes grosses lunettes rondes qui me donnaient parait-il en permanence un air étonné. Ou encore parce que j’étais grand, maigre et que je n’arrêtais pas de m’agiter un peu partout, surtout près des étangs à grenouilles. Hm… à la réflexion, c’est peut- être logique qu’on m’ait appelé ainsi.
En tout cas, le surnom m’est resté, et même devenu plus grand, je n’ai pas souvenir qu’on m’ait appelé autrement qu’Akitsu. C’est d’ailleurs comme ça que je me suis présenté aux villageois.
*
Cette fille, elle s’appelle Jade. Elle a vingt-et-un ans, et c’est la plus belle pimbêche que j’ai jamais rencontrée. Bien sûr, ça, je ne le savais pas encore. À cette époque – enfin époque est un peu exagéré -, à ce moment donc, elle m’apparaissait simplement comme une jeune femme un peu trop dégourdie pour la tranquillité des autres, mais somme toute sympathique. Puis faut avouer que sous son chapeau de paille, sous la sueur et les grains de sable qu’elle avait négligemment oublié d’enlever, se cachaient des traits plutôt plaisants à regarder.
Vers la fin du trajet, la terre sous mes pieds s’est effondrée et j’ai glissé. C’est elle qui m’a rattrapé, comme si de rien était. M’adressant un grand sourire plein de dents blanches, un peu irrégulières, et beaucoup trop pointues. Le genre de sourire qu’aurait un gosse de cinq ans en montrant à ses parents la lucane qu’il a attrapée.
Je ne suis pas une lucane, Jade. Je suis tout au mieux une libellule.
Ce que j’ai retenu de cette aventure ? Hm, sans doute qu’il vaudrait à l’avenir mieux éviter de l’affronter en combat singulier. Sa poigne est stupéfiante pour une jeune fille aussi frêle. J’ai beau n’avoir que la peau sur les os, je n’en dépasse pas moins le mètre quatre-vingt-dix. Et voilà que cette demoiselle d’une tête et demi ma cadette me soutient comme si je ne pesais pas plus qu’un bout de bois flotté.
« Merci » lui ai-je dit, trop choqué pour bégayer.
Sur ce, on est arrivé chez eux. Une maison de plain-pied, assez rustique mais spacieuse. Ma main effleurant l’une des poutres de soutènement confirme ce que je devinais : le bois est grossier. Toutefois, à en juger le son qui en ressort et sa lisseté au contact, il est épais et digne de confiance. Un bois comme je les aime : qui a traversé le temps avec fierté.
Mes maigres bagages à la main, le père m’a montré ce qui me servirait de chambre. C’est-à- dire un débarras dont la mezzanine mène au grenier. Il y a tout un tas de vieilles choses tout autour de moi, une lampe à l’abat-jour déchiré, des cartons dont dépassent un grille-pain et un sécateur au ressort rouillé, une radio et des livres de coloriage sur une étagère à trois pieds, des choses, tout un tas de choses éparpillées. Autant dire que j’adorai aussitôt le lieu.
Car oui, tous ces objets ont beau être usés, ternis et détruits par le temps - rebutants selon les tenants de l’esthétisme, des déchets du point de vue de la société - moi je les aime bien : parce que s’ils sont comme ça, ça veut dire qu’ils ont une histoire.
Et c’est quand même mieux quand il y a des histoires à raconter, non ?
Aussi, j’ai répondu à leurs excuses avec un sourire que je voulais rassurant. C’était mon premier depuis mon arrivée sur l’île. De même, c’était sans doute la première fois où je ne rougissais pas sous le regard des autres.
Probablement l’une des dernières fois aussi.
C’est ce jour-là que j’ai découvert mon jardin d’Eden. Comme quoi fuir a parfois du bon : j’aurais difficilement trouvé cet endroit sans ma ridicule timidité.
Mais partons de l’orée de la forêt.
Il n’y avait rien d’intéressant à son abord. Des pins rouges, des cyprès, quelques mélèzes… Bref, à l’exception d’un ou deux saules qui, je crois, se sont trompés de région, tout un tas d’arbres à aiguilles. Une forêt comme on en voit souvent. Quelque chose cependant m’est revenue à l’esprit : près de la plage, la végétation m’avait paru, hm… différente. Je ne voulais pas me mouiller quand à ce que c’était vraiment, mais en attendant, ma curiosité en avait été éveillée. C’est pour éclaircir ce mystère que je me suis enfoui au cœur de la forêt.
Vous vous souvenez que la maison de Jek le pêcheur se trouve au sommet de la ville, n’est-ce pas ? Elle se situe environ quatre cent mètres au-dessus de la mer. A la verticale, c’est plutôt court. Probablement moins de quinze secondes en cas de chute. Mais pas lorsqu’on traverse un bois en pente : il m’a fallu une bonne heure pour y arriver. Une heure pénible et suante, mais une heure qui en valait la peine.
Comme je l’avais pressenti, tous ces conifères ont peu à peu laissé place à une végétation plus exotique. Au fur et à mesure qu’on descendait, l’atmosphère changeait imperceptiblement. L’air me semblait plus lourd, plus humide. Mon débardeur me collait à la peau, je ne cessais d’éponger la sueur - avec le sourire. Oui, je souriais. Je souriais car je commençais à deviner ce qui m’attendait. Et je peinais à le croire.
Le terrain presque à plat qui laisse s’engouffrer un vent plus frais, la végétation clairsemée et surtout, la petite croûte de sel qui se forme aux commissures de mes lèvres et paupières. Je sais maintenant qu’il ne reste que quelques pas avant d’entendre le bruit des vagues. Mes pas laissent des traces dans une terre qui peu à peu devient boue. Nous pénétrons dans un des miracles de la nature.
La mangrove.
Enfant, il y avait une forêt à deux pas de chez moi. Comme dépourvue d’humains, j’ai vite pris l’habitude d’en faire mon refuge. Au cœur de celle-ci, passée la troisième clairière, on débouchait sur un petit étang plein de vase. J’ai été immédiatement fasciné. Cette eau trouble n’était certes pas la plus belle du monde, mais elle grouillait de vie. Des nénuphars à la surface, des ludwigia aussi. Ainsi que d’autres plantes dont je ne connais toujours pas le nom. Puis, se faufilant entre la vase et toute cette flore aquatique, les stars des étangs : les têtards.
En un rien de temps, je me suis mis en quête de tous les lacs et marais existants autour de moi. A cause du travail de mon père, nous déménagions souvent. Un enfant normal l’aurait sans doute mal vécu, mais pour moi, c’était une véritable aubaine.
C’est ainsi qu’est née ma passion.
Non, pas les plantes aquatiques ni même les plantes tout court. Je les trouve jolies, mais je n’ai jamais réussi à trouver la patience de me souvenir de leurs noms. J’aimais leurs formes, j’aimais la couleur de leurs fleurs, mais pas au point de parvenir à toutes les différencier. Ni les têtards ou autres bestioles. Là encore, je les appréciais sans désirer m’en occuper. Trop fainéant pour ? Possible oui.
En fait, ce qui m’attirait dans les étangs et autres coins légèrement vaseux, c’était le dessin que créait tout ce petit monde. Les algues, les herbacées, les fleurs de nénuphars à l’éclosion, les vaguelettes causées par le vent ou les remous des poissons, les ondulations des queues de têtard à esquiver le bout de bois qui s’abat pour les harceler, la feuille qui tombe à la surface de l’eau… J’étais fasciné devant toutes ces choses qui s’enchaînaient et se liaient les unes aux autres, formant des courbes, des traits plein de fluidité.
Vous imaginez, un monde si petit qu’un enfant de cinq ans pourrait le détruire, mais un monde où il se passe des choses fantastiques à chaque seconde ?
C’était mon Laputa à moi. Un univers inaccessible physiquement, mais un univers qui ne demandait qu’à être recréé par mon esprit.
Je ne voulais pas la perdre, mon île flottante. Alors j’ai décidé de la reproduire encore et encore, jusqu’au jour où je la rendrai réelle. Enfin je mens un petit peu : la première fois est arrivée inconsciemment.
Sans trop savoir ce à quoi je m’attelais, j’ai ramassé tous les morceaux de bois jonchés autour de mon étang, en ai fait un tas, et ensuite j’ai couru à la maison. Couvert de boue, j’ai manqué glisser sur le carrelage, esquivant de peu ma mère éberluée, puis volé un morceau de pain, un couteau et de la cordelette. Ce fut ma première sculpture. Elle était assez ratée.
Pourtant, je ne m’étais jamais senti aussi heureux. J’avais voulu reproduire ce que j’avais vu au fond de l’eau avec un peu de cette nature qui l’entourait. Et même si on ne pouvait pas vraiment qualifier cela de ressemblant, je ne pouvais m’empêcher d’admirer mon travail.
Car après tout, dans mon amas de branchettes mal taillées et ficelées à la qui mieux mieux, on pouvait sans l’ombre d’un doute, discerner la petite queue ondulée d’un têtard.
Plus de vingt ans ont passé. Mais l’enfant n’a jamais arrêté ses sculptures de bois.
Electricity - "Commit Ballad" (2016)
Loys
Je me lève avec peine, pire j'hésite et ne parviens pas au terme du processus. Appuyé sur les coudes, je gis sur mon lit, contraint à fixer le papier peint anthracite de la chambre. Mes mains me font mal, je voudrais les oublier l'espace d'un instant. Mais impossible. Si j'en avais été capable, voilà longtemps que j'aurais continué de l'avant. Et je ne serais pas le type d'homme à croupir sur son matelas à treize heures passées alors que voilà déjà dix ans au moins que l'adolescence s'est achevée. Au moins.
Putain, j'ai mal aux mains.
Une parka beige qui ne s'assortit pas à mon col roulé au vert trop sombre sur les épaules, je marche dans des rues engluées par un brouillard désormais quotidien. Il se lève à midi après une matinée souvent tranquille, et il faut attendre la tombée de la nuit pour apercevoir la seconde éclaircie. Les gens y prêtent à peu près autant d'attention que moi à ma tenue. L'homme survit vraiment à tout, hein ?
Je n'ai pas traversé l'Electricity aujourd'hui, ou plutôt si, je l'ai traversée, je la traverse en cet instant. Mais comme il fait encore jour, comme ses lumières sont éteintes, comme le gris des particules a mangé toutes ses couleurs, on ne la parcourt pas vraiment. L'Electricity est un fantôme qui n'apparaît que la nuit. Et à l'instar des fantômes, elle n'appartient plus vraiment au présent. Je ne sais pas si je la regrette, ou si je m'imagine seulement la regretter.
Encore une phrase jolie sur le papier, mais qui n'a aucun sens dans la réalité.
Au tournant de cette rue, on peut trouver les fameuses places rondes. Il n'y a personne là-bas, sinon peut-être un pauvre gus déambulant parmi les gribouillis colorés qui parent les murs et les pavés. Je ne m'en approche pas, au lieu de cela, je grimpe à l'étage de l'un des immeubles du coin. La sixième porte comporte une plaque. Je toque.
— Bonjour monsieur Bell, entrez entrez !
Et la porte de se refermer après mon passage. J'entre dans un cabinet aux persiennes à moitié tirées, on ne distingue pas les traits de mon hôte. La lumière se reflète seulement sur la monture métallique de ces lunettes. Je devine le blanc de son sourire, et l'éclat de ses yeux plus que je ne les vois réellement. D'un geste, il me montre le divan. Je comprends.
— On va reprendre là où on s'est arrêtés la dernière fois, vous voulez bien ? il dit. J'aimerais en savoir plus sur cette rencontre fatidique, comme vous l'appelez.
Allongé docilement, j'essaye d'ouvrir mon cœur. Pour plonger une fois de plus dans cet hier si chatoyant. Je me sens déjà nettement moins anxieux.
Electricity - "Everyone loves a good Barnum effect" (2016)
Mana
La discussion s’arrête plus ou moins là. En toute honnêteté ça ne m’intéresse pas tant que ça. Je suis contente de constater que Tim a réalisé son rêve, mais je ne me sens pas vraiment concernée. C’est un vieil ami. De ceux dont on a des nouvelles avec plaisir, mais qu’on ne désire pas spécialement revoir. Je n’aime pas dire cela, cependant c’est la stricte vérité. La seule émotion que j’ai ressenti est la surprise. L’idée qu’il vienne ici, dans cette ville en particulier, m’a parue curieuse. Surtout à quelques semaines d’intervalle avec Kaoru. C’est si improbable qu’on en frôle le surnaturel.
L’heureux élu de nos estomacs s’appelle El rincón de Miguel, un petit restaurant sans strass d’aucune sorte, qui se contente de te servir une bouffe simple et abordable. C’est aussi l’un des derniers à proposer du poisson frais. Nous commandons chacune une part d’omelette aux pommes de terre, des aubergines marinées recouvertes d’un filet de miel de canne pour moi, des anchois frits pour elle, une salade au centre, une demi-douzaine de croquettes et puis des olives. Un patchwork de saveur incongru sur les bords, qu’on ne regrette toutefois pas. La bière aidant à descendre le tout.
Nous papotons tranquillement, et une heure plus tard, nous revoilà dans les galeries. Vingt-deux heures vingt-cinq à ma montre. Kaoru demande à traîner encore un peu, alors nous traînons. Déambulant à l’aveugle, on débouche dans le coin le plus en friche des souterrains. Les murs sont d’un coup moins unis, les sols moins propres, et les vendeurs moins munis d’une autorisation officielle. La foule y abonde en revanche tout autant, ne serait-ce parce que l’ambiance y est souvent plus agréable.
— Regarde Mana !
Kaoru, le doigt vaguement tendu, me désigne un pavillon aussi microscopique que bariolé. Vulgairement, c’est un drap multicolore tendu au-dessus des badauds par deux piquets. Est assise en-dessous une femme entre deux âges. Dans une litanie faussement mystique, je la vois tirer les cartes à une lycéenne. Prise d’une curiosité coupable, je m’avance et tends l’oreille. Les mots qui me m’apparaissaient presque inaudibles une seconde plus tôt résonnent soudain clairement sous mon crâne.
— Je vois un garçon. Il te fascinera plus que nécessaire, peut-être l’as-tu déjà rencontré. Parfois tu le détestes, parfois il t’agace, parfois il te blesse, mais tu ne parviens malgré tout pas à en détacher ton regard.
La voyante aux immenses lunettes rondes, qui a renoncé aux cartes pour lancer des cailloux sur sa étroite table ronde, laisse glisser ses mains sur ces derniers.
— Tu es amoureuse, n’est-ce pas ?
La lycéenne hoche la tête.
— Que veux-tu savoir ? demande la diseuse de bonne aventure.
— J-je… je voudrais savoir s’il m’aime ou pas.
Je crois qu’au moins la moitié de l’assistance s’amuse de cette réponse. La poignée de badauds que nous sommes s’avère trop âgée pour encore prendre ces questions au sérieux.
— Il t’aimera, dit la voyante. Cela ne se verra pas toujours, et peut-être pas tout de suite, mais il t’aimera. Sois en assurée. Seulement… je dois te mettre en garde. Je vois un baiser et des mains étreintes oui, mais je sens aussi des larmes. Ce garçon marquera une étape cruciale de ton existence. Il pourra t’emplir de bonheur comme t’emmener en enfer. Et il en est de même pour toi. Tu pourras le combler, ou bien tu le briseras.
Jouant habilement du silence comme de ses cartes pour créer du suspense, elle poursuit néanmoins :
— Alors je vais répondre à la question que tu n’oses pas poser. Est-ce que tu dois te plonger dans cette relation ? Est-ce que ce garçon est le bon ? La réponse est oui. Un destin vous relie assurément. Tu dois juste être prudente : ni trop te livrer, ni l’abandonner. Les âmes sœurs ressemblent un peu trop à des flammes. Elles réchauffent, mais on a vite fait de s’y brûler ou de les éteindre d’un souffle trop prononcé.
La diseuse de bonne aventure sourit, creusant des fossettes dans le plein de ses joues piercées.
— Mais ne t’en fais pas de trop, laisse ça aux adultes sans rêve. Fonce fillette !
Elle tape dans ses mains, scellant avec ce signe la fin de la consultation. La foule se disperse rapidement, tandis que la gamine s’en va rejoindre ses copines.
Kaoru, qui n’a visiblement pas été impressionnée, étouffe un bâillement. Elle en pleurerait presque.
— Quelle drôle de voyante, commente-t-elle en s’essuyant les yeux. Pas très mystique, si tu veux mon avis.
— C’est ce qui fait probablement son succès. Grâce à cela, elle sort du commun. Et on se dit que peut-être elle au moins n’est pas aussi charlatan que les autres.
— T’y crois toi ? me demande Kaoru.
— Aucunement, répliqué-je.
Nous rions toutes deux.
— Quoique, il m’arrive quelquefois de me demander si le destin et toutes ces bêtises existent réellement, reconnais-je après un temps. Par exemple, l’histoire des âmes sœurs : si on te dit et répète qu’une personne est ton âme sœur, est- ce que c’est comme le syndrome de Stockholm ? Tu sais, tu doutes au début, mais amoureuse, tu finis par t’en persuader, si bien qu’à la fin tu y crois tellement que ça en devient vrai ! Je me demande si c’est possible.
Kaoru me regarde avec de gros yeux. Apparemment mon discours ne l’a pas convaincue.
— Je ne fais que m’interroger, dis-je pour me défendre.
— Et tu fais bien !
Nous nous retournons. C’est la fameuse voyante qui vient d’intervenir. Tranquillement en train de rouler sa cigarette, elle n’a pas perdu une miette de notre conversation.
— Savoir si les choses existent réellement n’a que peu d’importance, nous explique cette dernière étirant ses gambettes. Non, ce qui compte c’est si vous y croyez ou non. La foi est la clé.
— La foi ? grimace Kaoru, sceptique.
— Le fait d’accorder ta confiance à quelque chose ou quelqu’un sans preuve tangible, tout simplement.
J’aime beaucoup cette définition. Au moins, elle n’a pas besoin d’en revenir à Dieu.
— Regarde pour les âmes sœurs, reprend cette drôle de femme en léchant le papier. Si tu n’y crois pas, eh bien ça ne t’affectera pas. Par contre, si tu es persuadée que la personne en face de toi est la moitié qui t’es dédiée, alors peut-être que tu y accorderas plus d’importance, plus d’amour et d’empathie que tu ne l’aurais fait en temps normal. Peut-être que tu sauras pardonner. Et inversement, si tu perds cette personne, alors sans doute que tu ne seras plus capable de t’attacher à quiconque, car trop blessée ou inconsolable. C’est le deal.
La bonimenteuse hausse les épaules et remet délicatement une de ses boucles échappées de derrière son oreille à sa place. Je souris intérieurement. En effet, son discours ne correspond pas trop aux propos que devraient tenir une diseuse de bonne aventure digne de ce nom. Mais je ne sais pas. C’est sans doute pile pour cette raison que j’apprécie de l’écouter.
— Cela dit, toi la jolie jeune dame à l’écharpe rouge. Oui, toi : la plus petite des deux. C’est plutôt rare de croiser une personne qui s’interroge sur ces sujets là. Est-ce que par hasard tu serais à la recherche de ton âme sœur, à moins que tu ne l’aies perdue ?
Une moue amusée ourle ma lèvre sans même que je ne le veuille. La réponse est évidente.
— Impossible, dis-je en agitant les doigts de manière ostensible. Je suis mariée.

