L'Appel de la brume (2016 | 2026 - 2027)
- 10 juin
- 19 min de lecture
Dernière mise à jour : 19 juil.
Roman lettre d'amour au Réalisme Magique & à Haruki Murakami
Résumé
Blue, une étudiante taciturne, découvre un curieux prospectus alors qu'elle erre de nuit dans une rue anonyme. Marqué d’une adresse griffonnée à la main, il mentionne l’existence d’un bar qui n’ouvrirait ses portes que les Mercredis soirs.
"Pour ceux qui voudraient, l’espace d’une nuit, que tout soit différent."
Les mains meurtries et l’eyeliner baveux, Blue n’a rien de mieux à faire. La jeune femme se rend à l’adresse indiquée, traverse l’herboristerie abandonnée qui siège au bon numéro, et arrivée à son arrière-cour, gravit les escaliers qui la sépare du mystérieux bar. À l’intérieur, sur un morceau de jazz qui lui parle de ses choses préférées, un serveur masqué l’accueille et la guide jusqu’au comptoir. Très poli bien que trop loquace, il lui décrit les règles de cet endroit.
"Le Lounge est un bar particulier. Ouvert tous les Mercredis soirs, il vous accueillera autant que vous le souhaiterez. Attention cependant : si jamais vous veniez à manquer une semaine, alors ses portes vous seront à jamais fermées."
Une chanteuse muette, des pantins aux allures de son serveur, des fenêtres qui montrent chacune leur paysage, un bar en ruines au matin et même un marché de nuit coincé entre deux murs… Blue va, au cours de cinq Mercredis soirs plus absurdes les uns que les autres, devoir renoncer à toute prise sur la réalité pour mieux se souvenir du temps où la nuit était son moment préféré.
Note d'intention
Véritable lettre d’amour au Le Passage de la Nuit d’Haruki Murakami, que je découvrai en 2015 et qui est encore aujourd’hui mon livre de chevet par excellence. Passionné de jazz et plus involontairement de la nuit – puisqu’insomniaque –, je trouvai dans son écriture des phrases limpides de simplicité et pourtant pleines de sous-textes qui résonnent encore aujourd’hui en moi.
L’Appel de la brume est un roman qui traite de ma propre perception du passage de la nuit, où le temps se perd dans les ombres jusqu’à sembler se suspendre. Où les fantômes et les fantasmes se côtoient au bon vouloir de l’imagination. Dans une joie grinçante mais sincère, l’écriture de ce livre essaye de rendre hommage autant que mes compétences le permettent au réalisme magique. À toutes ces nuits où je n’ai pas moi-même pu trouver le sommeil, passées à écrire ou dessiner jusqu’à ce que l’aube m’indique que le temps avait repris son cours.
Je ne voulais pas d’un récit ni horrifique, ni enchanteur, mais terriblement entre-deux. Mélancolique (comme indiqué par le nom de Blue) de par les récits des clients de ce Lounge, mais étonnamment joyeuse de par les moments suspendus qu’ils partagent. Je voulais également de l’absurde, et jouer sur les codes du fantastique pour osciller entre merveilleux et réalité me permettait de l’inclure sans rupture scénaristique.
Commencé fin 2016 et interrompu avec l’arrivée des mes études de cinéma d’animation, ce n’est que tout récemment que son écriture a repris.
Extraits (orientés Dialogues)
1st Wednesday Night - "A lifetime chatterbox" (2018)
« Mais pour venir ainsi semaine après semaine, il faut en avoir des choses à dire. De quoi peuvent-ils bien parler ? »
Surpris, Yoh rigole un peu. Ça lui a rappelé sa propre question la première qu'il est venu. Ce n'était pas en tant que client, si ? Seul lui détient la réponse. Toujours est-il que les semaines et les nuits ont filé, il a désormais eu le temps d'y réfléchir.
« De quoi parle-t-on pour traverser toute une vie entière ? C'est vachement long une vie entière, et pourtant on y arrive bien. »
Voyant Blue le fusiller du regard, Yoh rit une deuxième fois, avant de faire un geste de la main en signe d'excuse.
« Bon, d'accord, ce n'est pas vraiment une bonne réponse. Disons juste qu'en un an d'expérience, je dirais que tous ou presque finissent par parler d'eux ou de leurs problèmes.
— Et s'ils n'en ont pas ?
— Y a-t-il quelqu'un qui n'ait aucun problème ? s'interroge Yoh, perplexe. Quel ennui si c'était vrai ! Quoi qu'il en soit, tous ceux qui viennent en possèdent. On raconte même que ce sont ces dits problèmes qui poussent à trouver le Lounge du Mercredi soir. Qu'en être sagace et omnipotent, il n'ouvre ses portes qu'à ceux dans le besoin.»
Il conclut son monologue sur un sourire particulièrement fier :
« D'où notre rôle d'hôtes compatissants et attentionnés, tu ne crois pas ?
— Hmph. »
De toute évidence, Blue n'était pas convaincue. Elle n'est pas une fille à problèmes, clame son visage bougon. Et ce même si ses mains enflées racontent une toute autre histoire...
1st Wednesday Night - "About finding clues" (2018)
Ce fameux client, nous en avons déjà parlé. Vaguement, mais c'est bien celui qui se tenait avachi sur le comptoir. Il ne pleure pas, pas plus qu'il ne révèle de colère, ivre et apathique. Sa voix, bien qu'on ne l'entende pas d'où nous nous trouvons, est pâteuse. Toutefois, à en juger l'attitude de sa serveuse, ses propos semblent encore assez lucides. Personnellement, nous en sommes certains. Blue a-t-elle perçu la même chose ? C'est à son tour de parler.
« C'est un employé de bureau qui vient d'être renvoyé et qui est venu se souler pour oublier.
— Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? l'interroge Yoh.
— Le costume déjà, et l'attaché-case à côté du tabouret. Oh, et il porte une alliance, non ? Dans ce cas, ça explique peut-être pourquoi il traîne ici. Rentrer chez lui impliquerait devoir affronter sa femme et lui annoncer la nouvelle. Il risque sa vie, vous comprenez.
— Votre vision des femmes est plutôt effrayante. »
Ponctuant sa remarque d'un sourire, il s'étire avant d'enchaîner :
« Mais admettons. C'est un type qui a perdu son boulot, et qui craint de rentrer chez lui. Hm... ça se tiendrait presque.
— Presque ?
— Oui, presque. Parce que ce qui me dérange, c'est son attitude amorphe. C'est celle de quelqu'un qui boit souvent, qui y est habitué.
— Ce n'est pas forcément incompatible avec le travail dans un bureau, relève Blue, au contraire.
— Certes, mais alors comment expliquer son absence de colère ? Si vous veniez d'être virée, réagiriez-vous aussi calmement ?
— Probablement pas, reconnaît-elle.
— Vous voyez. »
Yoh lève un doigt avisé : « Il a dû être renvoyé il y a de ça déjà un moment. »
Elle tique.
« Dans ce cas, pourquoi le costume ?
— Enième entretien d'embauche ? Et énième échec ? Ça expliquerait la désolation du bonhomme. »
Lancée sur le sujet, et pensive, Blue a radicalement changé d'attitude. On lui voit pour la première fois une expression assez avenante. Ou tout du moins intéressée.
« Ça se tient pour le moment, fait-elle. Toutefois, qu'est-ce qu'on fait de l'alliance ? Enfin de sa femme.
— Elle s'accroche malgré tout, faisant ménage et corvées pour les autres afin de nourrir tant bien que mal leurs enfants.
— Vous vous croyez dans la Comtesse de Ségur ?
— Vous préférez la procédure de divorce ?
— Non. Mais c'est déjà plus crédible. »
Crédible. Il y a quelque chose de triste dans ce mot.
1st Thusday Morning - "A dream that tasted of coffee" (2018)
Enfin réveillée, Blue descend les escaliers avec précaution. Le deuxième étage ne lui disant rien, elle choisit de descendre plus encore. Elle reconnaît finalement les couloirs du premier. Le parquet acajou, le palmier nain et les hortensias lui font face. Se trouve donc normalement à sa gauche la grande salle, non ? Prise par un accès de curiosité, et parce que son ventre grogne aussi, elle décide d'y jeter un coup d'œil. Reverra-t-elle son serveur ?
Rien.
Il n'y a rien. Pas l'ombre d'une table, à peine quelques chaises empilées dans un coin. Les paravents ont été vaguement alignées à côté, le papier de riz transpercé par endroits, quand ce n'est pas le bois qui s'est brisé. Des draps recouvrent d'autres formes - la plupart indistinctes. Le soleil insère ses rayons à travers les deux fenêtres condamnées. Les rideaux volètent par intermittences, sentant le vent sur leur peau. Elle s'avance dans la pièce sans comprendre. Nous ne saisissons pas non plus. A la manière d'un caméraman fantomatique, nous la suivons pas à pas. Plan fixe sur sa nuque, zoom sur sa main qui glisse sur le comptoir. Elle contemple son index, surmonté d'un mouton de poussière. Inutile de préciser qu'il est déjà adulte, ce mouton. Blue fait quelques mètres de plus, s'approche du bassin aux crevettes. Une serpillière usagée et la brosse d'une balayette pour tout occupant. Blue souhaite désormais s'en aller. Plus rien ne la retient, et nous le comprenons. Mais alors qu'elle se retourne, un fracas retentit. Son pied s'était coincé dans un des draps, qu'elle a emporté avec elle. Rien n'est tombé heureusement. Le contraire l'aurait mise mal à l'aise. Et pour cause : la voilà qui contemple ce qui se cachait il y a encore un instant sous le drap.
Deux mannequins. D'un blanc cassé uni, ils portent la tenue de serveur du Lounge. L'un est féminin, l'autre masculin. Cela n'aurait rien eu d'étonnant... s'ils n'avaient eu les traits de ceux qu'elle avait croisés hier. Blue n'est pas sûre pour la fille, mais elle n'a aucun doute pour lui. Et nous devons bien admettre que l'air y est. C'est Yoh. Une parfaite représentation de sa posture franche et nigaude.
Combien de temps l'observe-t-elle ? Nous ne le savons pas précisément, seulement que les secondes défilent vite au compteur de notre caméra imaginaire. Que pense-t-elle ? que ressent-elle ? Cela par contre, nous n'en avons aucune idée.
Son visage reste clair, sans la moindre ride sur laquelle nous appuyer. Ses yeux tout sombres ne nous aident pas non plus. Et puis, alors que nous nous apprêtons à cadrer ailleurs, voilà que Blue tend la main en direction du visage du mannequin. Son doigt s'apprête à l'effleurer.
« Plutôt ressemblantes, n'est-ce pas ? »
Blue se retourne, surprise par cette intervention. Une femme qu'elle ne connaît pas s'avance dans la pièce. Celle-ci regarde à droite et à gauche, un sourire mélancolique aux lèvres. Sa voix curieusement éraillée résonne dans la salle.
« Chaque fois que je descends le jeudi matin, j'entre ici et je tire le drap pour les regarder. Et à chaque fois donc, je répète la même chose et me dis : ils leur ressemblent, c'est bête mais ils leur ressemblent vraiment. C'est devenu une sorte de rituel.
— Excusez-moi, fait timidement Blue, mais vous êtes ?
— Vous ne me reconnaissez pas ? s'étonne l'autre. Je passais à la télé il n'y a pas encore si longtemps. »
Nous, nous la connaissons. Il s'agit de la femme au manteau de la veille. Vêtue d'une robe de soirée, c'est une belle blonde peroxydée aux courbes généreuses. Le début quarantaine peut-être. Elle a tous les atours d'une dame de la société.
« Je ne regarde pas la télé, désolée.
— Voilà qui explique cela. »
La blonde arrive à sa hauteur.
« Est-ce que ce sont eux ? demande en douceur Blue.
— Je l'ignore. Je l'ai toujours ignoré. A vrai dire, je ne leur ai jamais demandé. Mais on dirait, on pourrait y croire. Que tout n'était qu'un rêve, que le Lounge n'a jamais réellement existé.
— Oui.
— Mais tu le sens encore sur ta langue, n'est-ce pas ? Le goût de leur café je veux dire. Si ce n'est pas une preuve ça...
— Pourquoi n'avez-vous jamais demandé ?
— Parce que ça ne m'intéresse pas. Magie ou pas magie, mirage ou farce & attrapes, tant que je m'y sens bien honnêtement je m'en fiche. »
Le timbre rocailleux de la dame se fait taquin.
« Mais si tu es aussi curieuse que cela, tu sais ce qu'il te reste à faire. »
Blue ne répond rien. En effet, elle le sait très bien.
2st Wednesday Night - "How vexing it'd be if you really existed" (2018)
Trois heures et demies, ou peu s'en faut. Le chaos provoqué par le cambriolage a fini par s’attendrir et s’endormir. Prudence et Kazembe les ont abandonnés, prétextant une fatigue insoutenable. Malgré l’heure avancée, nous remarquons pourtant - avec surprise - que dans cette salle, les gens continuent d’aller et de venir. Ils s'installent sur une chaise, invitent parfois leur serveur à s'asseoir avec eux. Prennent un café, une bière ou même un repas complet. Et discutent. Certains ne restent que dix minutes, d'autres une simple heure. Personne ne rentre accompagné. Ce sont dans ces moments que nous percevons toute la différence entre un bar normal et ce Lounge. Personne ne pénètre d'ordinaire dans un pub comme s'il allait acheter une baguette de pain. Ou du moins, personne ne le fait à au beau milieu de la nuit. Il y a du bruit à l'étage. On entend le craquement des lattes du parquet.
« Pourquoi les gens repartent-ils si vite ? demande Blue qui regarde la scène. N’est-ce pas étrange ?
— Pas vraiment. Ici au contraire c'est même très courant. Les personnes en voie de guérison ne font souvent que passer un petit coucou, avant de repartir dans leur monde à eux.
— En voie de guérison ? Qu'est-ce que cela veut dire ?
— Qu'ils devront bientôt quitter le Lounge. Que le problème qui les a poussés à venir ici se règle gentiment.
— Je ne comprends pas. »
La réponse de Blue tranche dans le calme de la conversation. Yoh s'agrippe à la table derrière lui. Il sait déjà ce qu'elle va dire.
« Toute cette histoire n'a aucun sens, continue-t-elle avec l’implacabilité de ceux qui ont toujours raison. Un Lounge qui n'ouvre qu'une fois par semaine, passe encore, ce n’est qu’une excentricité. Ensuite, (elle lève un doigt à chaque nouveau grief contre le lieu) ne pas pouvoir y revenir : là on frôle le diktat incompréhensible. Pourquoi donc imposer une telle contrainte ? Et maintenant voilà que seules les personnes à problèmes ont le droit de rester ? Avec tout le respect que je vous dois, je ne peux m'empêcher de trouver ça totalement aberrant.
— La magie n'existe pas, c'est ça ? devine Yoh.
— Ce n'est même pas une question de magie, je...
— Nous ne faisons aucune sélection à l'entrée. Il s'est juste avéré que chacun de nos clients avaient un poids sur le cœur qu'ils étaient gros d'alléger, explique calmement le jeune serveur. De même qu'il s'est avéré que ces personnes, une fois ce même cœur apaisé, ne sont jamais revenues. « Je n'arrive pas à revenir, j'essaye, mais je ne retrouve pas le chemin », nous a dit un jour un client par le biais d'un de ses amis n'ayant lui pas encore quitté le Lounge. C'est comme ça, personne ne revient. Aucun d’entre nous ne l’a décidé, comme aucun d’entre nous n’a choisi d’ouvrir uniquement le mercredi. »
Yoh écarte les mains et désigne ce qui l'entoure. Sous l’éclat des spots qui tapissent le plafond, ses yeux scintillent d’un éclat singulier.
« Il y a des choses qui ne s’expliquent pas. Elles adviennent, imperturbables, inévitables. Le Lounge fait partie de ces choses. Libre à vous d’y croire ou non. Vous avez le droit de penser halluciner, cauchemarder ou rêver ; c’est selon. Peut-être vous trouvez-vous au fond de votre lit en cet instant, je ne saurais pas vous le dire. Ou affalée dans une impasse, ivre morte. Si ça rend tout cela plus facile pour vous, alors ça me va aussi. »
La gentillesse qui se lit sur le minois de Yoh nous effraie un peu. Un malaise flotte dans l’air : il y a un monstre dans ce silence. Blue, malgré toute sa fierté, ne sait pas quoi répondre à un tel discours. Son esprit pragmatique et bien construit aimerait le rejeter en bloc, toutefois à cette heure avancée de la nuit, une part d’elle-même se met à rêver de fantômes et d’esprits. La fatigue dessine deux cernes sous ses yeux au noir si profond.
« Dans ce cas… étiez-vous certain que je reviendrai ce soir ? »
C’est au tour de Yoh d’être pris au dépourvu. Il se gratte la nuque, agrippe vaguement une de ses mèches de cheveux.
« Honnêtement, je l’ignorais. Vous êtes un mystère. Sauvage et docile. Incrédule et curieuse. Hantée par des démons mais pétrie de rationnel. Ce n’est pas évident pour moi de vous cerner, je vous assure. »
Il garde le silence.
« Mais j’espérais que vous reviendriez.
— Pourquoi ?
— Pourquoi ? »
Il répète la question. Son sourire montre un bon paquet de ses trente-deux dents, ridant le contour de ses yeux en autant de pattes d’oie.
« J’aimerais comprendre, fait-il. Comprendre qui est Blue du Lounge, et appréhender au moins un peu ce qui l’a poussée à le devenir. Vous étiez plus joyeuse avant, non ? »
Blue prend sa tasse. La détaille sous tous les angles, la retourne même. Une goutte tombe sur la table. Elle l’essuie machinalement avec sa manche. Puis ses yeux se portent sur son serveur. Ses iris noirs sont pour le moins perturbants. Il s’efforce de soutenir son regard, et surtout, le doigt qu'elle pointe sur lui la mine menaçante.
« Il s’agit sans doute d’un rêve. Vous êtes trop intelligent et trop perspicace pour être réel. Ce serait vexant que vous existiez vraiment. »
2th Wednesday Night - "An idiot's love story" (2018)
« Vous êtes déjà tombé amoureux ? »
Ils errent tous deux dans les couloirs. Blue, qui n’en pouvait plus de rester assise, s’est mise en tête d’explorer le Lounge de fond en comble. Il y a beaucoup de pièces vides, quelques portes fermées, et des myriades de fenêtres toutes disposées à différentes hauteurs. La question de Blue arrive sur ces entrefaites.
« Oui, bien sûr, répond Yoh qui compte sur ses doigts. Trois… non, deux fois avérées. Non, une seule et unique relation. Le reste, je n’en sais trop rien moi-même.
— Je… vois. Quel souvenir en avez-vous ?
— Exceptées les conclusions qui n’ont pas toujours été très heureuses, dans l’ensemble c’est plutôt un chouette sentiment. Il apporte du contraste à la vie.
— Du piment vous voulez dire ? »
Il grimace, elle ne comprend pas pourquoi.
« Ce n’est pas une très bonne expression. Tout le monde n’aime pas le piment. »
Nous suivons le duo à distance, comme pour mieux étudier la paire qu’ils forment. Leurs foulées ne s’accordent pas. Le pas de Blue est net quand celui de Yoh est nonchalant. Et pourtant, par une équation inexplicable, nous constatons qu’ils avancent au même rythme. Devant eux, les lignes du parquet ne semblent pas avoir de fin.
« Je n’ai pas grand-chose à en dire, en vérité. Je suis sorti avec mon premier amour, et si nous nous sommes aimés sans le moindre doute possible, nous ne sommes finalement pas tombés d’accord sur la durée de cet amour. Disons que je n’ai pas été prolongé au-delà de mes deux CDD.
— C’est terrible.
— N’est-ce pas ? »
Blue secoue la tête.
« Non, je parlais de votre manière de raconter. »
Elle secoue la tête une nouvelle fois. Dans un instant, ses mots vont résonner dans le couloir, ponctués par le clapotement de la pluie contre les fenêtres.
« J’imagine que ce cynisme est votre manière de vous protéger. De dissimuler, d’oublier ; appelez ça comme vous le voulez. Mais c’est dommage. Cela ne vous va pas d’agir ainsi. Vous en devenez parfois agaçant, mais en toute franchise, je préfère votre habituelle tendance à être stupidement honnête. »
Alors qu’il tourne la tête vers elle, la jeune fille aux tennis usagées lui adresse l’un de ses rares sourires.
« Laissez les remarques amères à ceux qui en aiment le goût, okay ? »
Ils se sont installés dans une des salles abandonnées, sur un sol recouvert de tatamis. Adossés aux murs, le jonc abîmé craquant sous leurs doigts. Blue lui a demandé pourquoi il n’a jamais essayé de la reconquérir, cette fille qu’il avait aimée en CDI. Nous observons la scène à ras de terre, comme une caméra qu’on aurait laissée dans un coin. L’angle est horrible, l’exposition aussi. Ne parlons même pas de la netteté. Ces deux personnes sont floues. Le pied de la table centrale ne l’est pas. Malheureusement pour nous, cela ne présente pas grand intérêt – sauf pour les passionnés de menuiserie peut-être. Les rainures du bois sont encore plus fines que les stries de la paille de riz.
Nous ne faisons pas correctement notre travail.
« Pourquoi ne la revoyez-vous pas ? » lui a-t-elle donc demandé en utilisant un peu plus de mots.
Il hausse les épaules.
« Oh, un jour je la reverrai. Au détour d’un arrêt de bus, au hasard d’un train pris à la même heure. Comme c’est déjà arrivé plein de fois, cela arrivera encore. Peut-être sera-t-elle comme à son habitude assise en tailleurs, à attendre les écouteurs vissés aux oreilles, sa crinière éparpillée un peu partout autour d’elle, et les yeux rivés sur son téléphone avec un air boudeur. Ou peut-être pas ; time sure flies après tout. Peut-être ne la reconnaîtrais-je qu’au dernier moment. Peut-être ne me reconnaîtra-t-elle même pas.
Peut-être suis-je déjà passé devant elle sans la voir.
Ce dont je suis sûr, c’est que si l’on se reconnaît, il n’y aura pas de romance. Pas de temps qui se suspend avec grâce et poésie. Deux possibilités (il dresse l’index de chaque main dans un souci de parallélisme parfait) : ou elle me traite comme si rien ne s’était passé, avec cette amitié un peu je-m’en-foutiste dont on gratifie certaines personnes, ou bien elle me regardera de haut. Et me dira avec arrogance de bouger. »
Sa bouche se tord, d’une moue qui se moque de lui-même.
« Et puisque je suis un idiot sans grand courage, je ferai comme je l’ai toujours fait : je sourirai gentiment et entrerai dans son jeu. Voilà pourquoi je n’ai aucun regret. Même si je la revoyais, rien de plus ou de moins ne se passerait. »
Face au mutisme de la jeune femme, le serveur lui tire la langue.
« De toute façon, le temps a passé pour moi aussi. J’ai mieux à faire maintenant : ce n’est plus moi le client du Mercredi Soir. »
Joue calée dans sa paume, elle rit à sa bravade. Avant de tiquer. Blue vient de mettre un sens aux mots que Yoh vient de prononcer.
« Mais… vous étiez donc un client à l’origine ? »
Il la regarda comme si elle était stupide.
« Eh bien évidemment. Comment aurais-je pu trouver la localisation du Lounge sinon, selon vous ? »
Et effectivement, elle se sentit stupide.
3th Wednesday Night - "Humans are like octupus." (2018)
Misty résonne dans la salle. Un grand classique, qu'en bon jazzman, Kazembe se met à fredonner. À côté de lui, un jeune homme soliloque face à sa cliente dépitée :
« Ce n'est pas qu'il n'y a pas de méchants ou de mauvais qui viennent ici. Déjà ça veut dire quoi être méchant ou mauvais ? C'est flou comme concept. »
En toute franchise, l'air langoureux qu'a entonné le saxophone est en totale disharmonie avec le ton du garçon. S'il l'a remarqué, il l'ignore néanmoins.
« Ensuite, je crois que de toute façon on n'en sait vraiment rien. Les gens ont tellement de masques superposés les uns sur les autres qu'on en vient vite à oublier qu'il existe un vrai visage en-dessous. Alors déterminer si quelqu'un est une bonne personne ou non... »
Son flot de parole s'étant tari, Yoh se gratte la tête. On ignore ce qu'il recherche, mais, d'entre les poux ou les idées, ça le démange vraiment. Sa voix atone revient perturber le duel entre le piano et le saxophone. Erroll Garner serait fier de cette troisième voix improvisée.
« En fait, les humains c'est comme des poulpes, déclare le garçon.
— Des poulpes ? réagit enfin Kazembe en levant un sourcil.
— Quand ils ont peur, ils crachent de l'encre, right ? Comme mécanisme de défense, pour pouvoir mieux fuir. »
La gérante, attelée à l'autre bout du comptoir, écoute d'une oreille distraite. De son côté, le regard de la fille semble l’interroger. Il s'en aperçoit et poursuit :
« Eh bien nous notre mécanisme de défense, ce sont nos masques. Notre encre, c'est toute cette variation d'attitude et de comportement que l'on adopte en fonction des gens. Amical, hostile, arrogant, tendre ou attentionné... Puisque rien ne garantit que nous exprimions la vérité, tant que l'on continue de jouer avec ces masques, on peut fuir encore et encore. Comme un poulpe.
— C'est une théorie... » commence la fille avant d'hésiter.
Elle cale sa mâchoire contre son poing refermé.
« ... curieuse ?
— Carrément absurde oui ! »
L'exclamation provient de la gauche. La gérante, dont le rire est devenu irrépressible, s'avance vers eux. Elle capture affectueusement la tête de son employé.
« Je sais pas d'où tu sors toutes ces idées, mais ça doit vraiment être sympa comme coin. En dehors des poulpes, il y a d'autres animaux comme ça ?
— C'est pas très gentil de me dire ça, grimace le garçon, j'étais sérieux.
— Il y a quelque chose d'étrange », intervient Blue.
Les deux chamailleurs cessent leur bataille. Elle a maintenant leur attention.
« Tu es tout le temps guilleret, au point même d'en paraître niais, parfois.
— C'est rude... »
Le garçon réfléchit sérieusement à la question. Relativement beau joueur, il ajoute :
« Mais... juste ?
— Laisse-moi finir, veux-tu ?
— Oui m'dame, pardon m'dame.
— Ce n'était pas un reproche, explique Blue. Être joyeux est une bonne chose. Non, ce que je ne comprends pas c'est au contraire ton histoire de poulpe. C'est très négatif comme histoire.
— Négatif ?
— Pessimiste si tu préfères », corrige Blue.
Elle ramène une mèche derrière son oreille.
« Si ce que tu dis était vrai, cela voudrait dire que les autres mentent en permanence. Qu'il n'y a rien d'authentique dans ces masques. Alors qu'on peut très bien admettre que l'on se conduit différemment tout simplement parce que chaque personne est effectivement différente. »
Sous l'effet de la surprise, le garçon garde la bouche ouverte. Il découvre une nouvelle facette de sa cliente. Blue n'a jamais parlé autant.
Du coup je trouve ça étrange qu'une personne aussi sociable que toi pense de la sorte. C'est plutôt triste comme vision, monsieur le Poulpe. »
À en juger l'expression qui s'affiche sur la face du garçon, grise et presque effacée comme un film d'Howard Hawks que l'on passerait sur une vieille cathodique, Blue comprend qu'elle a pincé une corde sensible. LeYoh de cet instant fait mal à voir.
« Tu as peut-être raison », qu'il murmure.
5th Wednesday Night - "Could but won't." (2018)
La cinquième nuit. Tout est calme, ils ne disent pratiquement plus rien. Chacun a pris son livre, Yoh devine d’avance quand elle veut une nouvelle tasse de café. Ils forment maintenant un duo toujours étrange mais devenu harmonieux. Une paire qui ne ressent plus aucun ennui à l’épreuve du passage de la nuit.
« Et si je restais ? »
Yoh relève la tête, intercale son doigt pour ne pas perdre sa page, la regarde quelques secondes. Puis se replonge dans sa lecture. L’ombre d’un sourire effleure son visage.
« Il ne faut pas, hein ? poursuit Blue. Vous vous taisez, mais c’est que vous pensez. Vous êtes trop gentil pour me le dire, voilà tout. »
Elle soupire, corps arqué en arrière, ses jambes battent dans le vide.
« Je me sentais bien ici pourtant. Il y fait chaud, les lits sont confortables, on peut même observer la mer les jours de pluie. Et faire l'amour. De quoi mener une vie paisible. De quoi oublier tous les troubles du monde et tous mes doutes à moi. L’alcool y est bon, les serveurs sympas — pas tous, pas vous par exemple. Et vous savez, je ne me souviens pas de mes rêves quand je dors ici. C’est bien. Les rêves et les cauchemars ça vous laisse toujours un drôle goût dans la bouche. »
Yoh ne répond toujours pas. Cependant, on aperçoit qu’il ne tourne plus la moindre page. Regard perdu dans la contemplation du parquet, Blue ne voit qu’un rideau de cheveux au blond délavé.
« C’est la dernière nuit, n’est-ce pas ? » D’une certaine façon, sa voix tremble. « Je le sais bien, traître. Mais vous auriez pu faire semblant.
— Vous pourriez rester ici, énonce finalement Yoh avec le soin excessif d'un homme qui marche au bord d'un précipice. Personne ne s’y opposera, pas plus moi qu’un autre. »
Il s'humecte les lèvres et corrige :
« Surtout moi moins qu’un autre. Vous y grandirez, mûrirez, vieillirez, cheveux blancs, seins qui tombent et rides comprises, puis on vous retrouvera à la fenêtre de votre chambre au premier étage, à écouter les trains passer. Reprenant le flambeau du papy d’Ekaterina. Mieux encore : en l’absence d’enfants et petits-enfants, vous n’aurez personne vous se moquer de votre incontinence.
— C’est un portrait bien triste, dit comme ça.
— Pas forcément. Parce que vous aurez des histoires à raconter. Sur les gens que vous croiserez mercredi soir après mercredi soir, sur les résidents permanents comme vous, ou sur les activités que vous aurez entreprises durant toutes ces années. On peut passer sa vie à lire, vous savez. Sans que ça ne soit ni triste, ni que ça rende votre vie fausse ou inexistante. On peut tout à fait dédier sa vie à une seule chose. Vous les trouvez malheureux, ceux qui restent le jeudi matin ?
— Non.
— Sauf qu’au fond de vous-même, vous n’avez pas envie de rester indéfiniment ici.
— Non.
— Alors c’est bel et bien la dernière nuit. »
Et ils se dévisagèrent sans mot dire. La nuit passait sur des larmes séchées.

